"Au nom de Dieu" : heurs et malheurs des missions chrétiennes en Birmanie

Amaury Lorin, docteur en histoire de l’Institut d’études politiques de Paris (Prix de thèse du Sénat 2012), ancien boursier de l’École française d’Extrême-Orient, est le fondateur de Myanmar Challenge. Il a notamment publié Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles) : sociétés, cultures, politiques (Paris, presses universitaires de France, 2013).

Le jubilé des 500 ans de présence de l’Église catholique en Birmanie (1514-2014), célébré en grande pompe du 21 au 23 novembre derniers à la cathédrale Sainte-Marie de Yangon – avec quatre ans de retard en raison des restrictions sur les libertés religieuses qui frappaient encore le pays en 2010 ; et les fêtes prochaines de Noël apportent deux occasions de revisiter l’aventureuse histoire des missions chrétiennes en Birmanie. Ces dernières ont, en effet, surmonté des décennies de difficultés et de dangers avec, le plus souvent, autant de zèle que d’abnégation. Le contact entre missionnaires occidentaux et "indigènes birmans", comme ils sont appelés dans les archives, a surtout donné lieu à une riche acculturation culturelle réciproque, un trait encore prégnant de la "nouvelle Birmanie" d’aujourd’hui. Ce, dès l’arrivée en Birmanie des premiers marchands portugais, dont on s’accorde à dire qu’ils ont introduit le catholicisme en Birmanie en 1510-1511 depuis leur installation de Goa (Inde), sans qu’un évènement précis ne marque ce jalon.

L’âpre rivalité entre les missions catholiques et protestantes en Birmanie, d’une part ; leurs relations ambivalentes avec le bouddhisme dominant dans le pays dit "aux mille pagodes", d’autre part ; leurs liens étroits avec la domination coloniale britannique du pays (1826-1948), enfin, sont autant de dimensions étroitement imbriquées d’un même phénomène historique, ayant contribué à faire de cette histoire une étonnante épopée. L’installation, en 1856 en Birmanie, des prêtres de la Société des missions étrangères de Paris (les célèbres "MEP") – dont la vocation asiatique est établie dès sa création, indépendamment des Jésuites, en 1659 suite à une initiative d’Alexandre de Rhodes –, participe de celle-ci. Trois prélats français ont notamment marqué l’histoire des missions catholiques en Birmanie : le frère franciscain Pierre Bonfer, chapelain de 1554 à 1557 d’une communauté d’une centaine de Portugais à Bago ; Pierre Lambert de Lamotte, arrivé à Myeik en 1662 ; et Paul-Ambroise Bigandet, vicaire apostolique de Birmanie méridionale (1870-1894), auteur d’une History of the Catholic Burmese Mission from the year 1720 (Rangoon, 1857).

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Un extrait du Notre Père, traduit en 1787 en birman (version de Montegazza)
Photo : Amaury Lorin

Les chroniques colorées, les correspondances assidues et les journaux de bord illustrés dans lesquels une génération de missionnaires pionniers a soigneusement consigné les résultats de ses observations permettent de voyager aux côtés de ces "hommes blancs en Birmanie" et de partager leurs doutes et leurs élans, leurs échecs et leurs succès, leur ferveur et leurs craintes. Le baptiste américain Adoniram Judson (1788-1850) est sans doute le plus célèbre d’entre eux. Ces riches sources offrent une introduction de premier plan pour appréhender la fascinante mais si complexe histoire birmane. Que nous enseigne leur lecture ?

Des rivalités anglo-hollandaises et anglo-françaises aiguës se sont parallèlement développées alors que l’Europe a progressivement – mais tardivement – pris conscience de la Birmanie. Dans ce contexte, les premiers Occidentaux qui y apparurent au XVIe siècle furent des marchands, aventuriers portugais pour la plupart, qui traversèrent le Moyen-Orient, la Perse et l’Inde. Les missionnaires, souvent nés dans des familles de clercs, ne tardèrent pas à les suivre, fournissant une nouvelle illustration de l’association établie entre marchands, missionnaires et colons, confirmant la règle des trois "c", "commercer, convertir, coloniser". En effet, la chrétienté fut souvent avancée pour justifier la colonisation au nom de la prétendue "civilisation". À cet égard, l’éducation, principal vecteur de la civilisation, est rapidement devenue l’activité principale des missionnaires occidentaux en Birmanie. Il s’agit là d’un trait bien connu ailleurs, en Afrique notamment.

L’esclavage, présenté comme une pratique répandue en Birmanie, a apporté aux missionnaires chrétiens une raison supplémentaire, s’il en était besoin, de s’y implanter. Ces derniers proposèrent, en effet, rien de moins que "la rédemption de l’esclavage à l’éducation" – en d’autres termes, des ténèbres à la lumière. Cet argument moral et humanitaire est également bien connu. Les efforts des missionnaires chrétiens pour transformer un "pays païen" (selon eux) en véritable communauté chrétienne furent intenses en Birmanie, immédiatement décrite comme "un pays prometteur". En effet, la population birmane, qualifiée de "douée de bonnes dispositions", fut aussitôt considérée favorablement par la religion chrétienne et hâtivement déclarée "prête à la conversion" par les missionnaires chrétiens.

Ces derniers furent rapidement assimilés par le peuple birman. Cependant, une perte humaine considérable (essentiellement due à la dysenterie et à diverses maladies pulmonaires) donna tôt à la Birmanie la réputation d’une terre éprouvante physiquement. Cette réputation dissuada ainsi longtemps les missionnaires d’y venir. Le climat insalubre, le régime alimentaire, le mode de vie austère : ces causes cumulées contribuèrent à éclaircir les rangs des propagateurs dévoués de la religion chrétienne et à précipiter un bon nombre d’entre eux vers une fin certaine.

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Portrait d’Adoniram Judson (1788-1850), un des plus célèbres missionnaires chrétiens en Birmanie
Photo : Amaury Lorin

Les missionnaires chrétiennes ont bénéficié d’une liberté d’exercice de leur mission plus grande dans la Birmanie rurale que dans les villes birmanes. La tendance à concentrer le personnel missionnaire dans des centres urbains plutôt que de les disperser largement à travers le pays devint rapidement, toutefois, gênante. Les nouveaux venus rechignaient à servir dans des endroits reculés, particulièrement les provinces d’Arakan et du Tenasserim. L’excuse invoquée était le besoin d’apprendre d’abord la langue birmane. Dès lors, le recrutement de missionnaires venant pour de courtes périodes avec l’intention de rapidement partir était évité. Le travail d’un "vrai missionnaire" en Birmanie était bien plutôt envisagé comme la tâche d’une vie, rien de moins, son "seul objectif sur Terre" étant l’introduction de "la religion de Jésus Christ". Dans ces conditions, les opportunités pour le Christian Burmese Service (le "Service chrétien birman") révèlent, sans surprise, un besoin constant et désespéré de nouvelles vocations, dû au niveau d’exigence des conditions requises – tant spirituelles, mentales que physiques – pour les candidats.

Présenter l’Évangile dans le contexte du bouddhisme dominant en Birmanie restait, en outre et surtout, un vrai défi. Après avoir surmonté diverses difficultés et privations, les missionnaires parvinrent néanmoins à acquérir une connaissance approfondie de la langue birmane. Celle-ci leur permit de traduire en birman une partie considérable de l’Ancien Testament, fruit d’années de patient travail. La traduction des Saintes Écritures en birman, de même que la production de versions vernaculaires, bientôt suivies par la première publication, en 1776, d’un catéchisme en birman, rapidement suivie par celle d’un Notre Père en 1787 (la version de Montegazza fit longtemps référence), apportèrent une précieuse aide tout à la fois aux missionnaires occidentaux et aux premiers chrétiens birmans eux-mêmes.

Au même moment, des bienfaiteurs furent approchés pour construire des églises (certaines en briques, d’autres en bois), dans lesquelles l’Évangile pourrait être prêché dans des conditions tout à la fois sûres et décentes. Écoles, hôpitaux, asiles pour lépreux, œuvres philanthropiques, orphelinats, couvents et noviciats essaimèrent également progressivement à travers le pays. Malgré cela, la pérennité de la propagation de la foi chrétienne en Birmanie resta une préoccupation constante. Ainsi, des séminaires ouvrirent pour former des prêtres birmans bientôt capables de succéder aux missionnaires vieillissants.

Le premier Birman qui aurait été converti au christianisme, U Naw, fut baptisé en 1819 avec beaucoup de fierté et de joie. Les principes selon lesquels l’activité missionnaire devait être conduite et les méthodes d’évangélisation en Birmanie restèrent, toutefois, des sujets de vives discussions entre les missionnaires. Par exemple, les pratiques médicales et l’établissement de dispensaires devaient-ils être inclus comme des moyens d’évangélisation ou non ? L’arrivée en 1821 du premier missionnaire médecin fut une tentative de répondre à cette question. Combiner le soin au corps et l’illumination de l’esprit encouragea le travail d’équipe entre médecins et prêtres. Un autre débat concerna l’ouverture d’écoles chrétiennes dans un pays où les écoles bouddhistes monastiques dominaient : ces écoles chrétiennes étaient-elles le meilleur moyen d’amener les enfants birmans vers la foi chrétienne ?

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Une des nombreuses églises visibles dans le Kachin, ici aux alentours de Myitkyina
Photo : Amaury Lorin

L’attitude des premiers missionnaires chrétiens envers le bouddhisme fut variable. Un d’entre eux écrit ainsi : "Le bouddhisme n’a pas développé un esprit de tolérance dans l’âme des Birmans". Un autre missionnaire écrit au contraire : "Les Birmans pensent que chaque personne a le droit de suivre – sans obstacle, prosélytisme ou opposition – la religion de son choix". Certains de ces mêmes missionnaires condamnèrent aussi toutes les croyances non-chrétiennes au lieu d’essayer de les comprendre. Ils furent incapables, par exemple, d’approuver la doctrine bouddhiste selon laquelle on gagne le "mérite" par de bonnes actions. Ils s’accordèrent, cependant, à peu près tous sur la nécessité d’une attitude constructive envers le bouddhisme.

Les pères chrétiens, souvent érudits, ont écrit de manière extensive sur la Birmanie. Leurs superbes dessins des insectes, plantes et reptiles de Birmanie, notamment, sont un précieux témoignage de leur passion pour le pays. Toutefois, les travaux anthropologiques et ethnologiques menés par les missionnaires chrétiens en Birmanie furent parfois motivés par une vision méprisante du pays. En effet, leur ambition, louable bien que discutable, était d’"élever les peuples les moins chanceux du monde" à un "meilleur niveau de vie" et de leur apporter ainsi "le meilleur de la civilisation chrétienne", selon eux.

Les missionnaires chrétiens prêtèrent notamment aux Karens, majoritairement animistes plutôt que bouddhistes, d’avoir "les idées et les conceptions religieuses les plus primitives". Leurs croyances surnaturelles, leurs mythes ancestraux, leur attachement à la magie et leurs tabous relatifs à la vie quotidienne furent d’emblée jugés indignes d’étude par les missionnaires chrétiens, qui les combattirent bien plutôt. Ces derniers dénigraient particulièrement les traditions karen d’assigner des attributs personnels à chaque montagne et à chaque rivière, de concevoir chaque force inconnue (bienveillante ou malveillante) comme une personnalité plus ou moins distincte, d’apaiser les esprits célestes par des offrandes continuelles, et d’organiser des cérémonies festives et des sacrifices propitiatoires sur des monts sacrés.

Les groupes ethniques pratiquant traditionnellement l’animisme – tels que les Karens, les Kachins et les Chins – furent cependant considérés par les missionnaires chrétiens comme étant plus réceptifs à la chrétienté que les groupes ethniques bouddhistes. Paradoxalement, c’est finalement dans les marges de la Birmanie – là même où les missionnaires chrétiens allèrent avec le plus de réticence – que l’introduction de la chrétienté fut la plus réussie.

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Une des nombreuses églises visibles dans le Kachin, ici aux alentours de Myitkyina
Photo : Amaury Lorin

L’évangélisation de la Birmanie a requis une persévérance infatigable. La position des missionnaires chrétiens minoritaires dans un pays majoritairement bouddhiste est cependant restée incertaine et fragile, avec un résultat mitigé : on estime aujourd’hui la population catholique de Birmanie à 500.000 voire 750.000 fidèles, soit plus ou moins 1% des 51,4 millions de Birmans très récemment recensés (2014). Toutes les confessions chrétiennes confondues représenteraient aujourd’hui à peu près 4% de la population du pays.

Comment le projet d’évangéliser la Birmanie fut-il, en retour, perçu d’une perspective bouddhiste ? Les Bamars et les Shans n’ont jamais considéré les missionnaires chrétiens comme des agents d’éducation. Les Bamars, en particulier, se sentaient déjà très bien éduqués dans les monastères bouddhistes. Ceux-ci assuraient, en effet, le système éducatif traditionnel et encourageaient un haut niveau littéraire dans la Birmanie précoloniale. Les Bamars ne considéraient pas non plus les missionnaires chrétiens comme agents de "civilisation", estimant leur propre civilisation comme tout à la fois supérieure culturellement et plus solidement établie que la civilisation occidentale, notamment eu égard à la religion. La plupart des bouddhistes considéraient les religions monothéistes (le christianisme, l’islam, le judaïsme) comme primitives, essentiellement en raison de leur insistance sur une croyance superstitieuse en une divinité, contrairement au bouddhisme Theravada. Ce point de désaccord majeur explique en partie le faible taux de conversion au christianisme parmi les Bamars et les Shans, en comparaison avec les autres groupes ethniques de Birmanie.

Il n’empêcha pas, toutefois, la plupart des enfants de l’élite birmane de fréquenter des écoles catholiques, même si aucun d’entre eux n’envisagea jamais sérieusement d’adopter une autre religion que le bouddhisme. Ces enfants firent semblant, en classe, d’adopter le christianisme, utilisèrent des noms chrétiens comme surnoms, mais ceci n’interféra jamais, d’aucune manière, avec leurs croyances bouddhistes profondes. Les Bamars et les Shans pensaient bien plutôt, habilement, obtenir des missionnaires chrétiens de précieuses informations sur le monde extérieur et les nouvelles sciences et technologies occidentales, notamment : une nécessité, selon eux, pour survivre dans un ordre mondial alors dominé par le colonialisme.

publié le 03/12/2014

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