Bons baisers d’Arles

JPEG
Il en a vu d’autres, Hkun Li. Et pourtant, à la veille de son départ pour Paris, on aurait dit un enfant de 27 ans.

Hkun Li a découvert la photographie à l’âge de 25 ans. Depuis, il n’a jamais arrêté, arpentant l’Etat Kachin où il est né et où il vit. Myitkyina, c’est chez lui. Si la ville est plutôt épargnée, elle se fait l’écho des violences de la guerre civile qui fait rage tout autour. La réalité des affrontements donne lieu à son premier travail photographique. Depuis 2011, Hkun Li documente les camps de déplacés à la frontière chinoise, le front, les victimes des mines antipersonnel, mais également le processus de paix. Sélectionné pour participer en février 2014 au stage de photographie organisé à l’Institut Français de Birmanie dans le cadre du Yangon Photo Festival (YPF), Hkun Li s’est vu attribuer le 3ème Prix pour son photo-essai « Behind the frontline ».

Conjointement organisé par l’Institut Français de Birmanie et son partenaire scandinave International Media Support (IMS) et sous le haut patronage de Daw Aung San Suu Kyi, le Yangon Photo Festival a fêté en février 2014 sa 6ème édition autour du thème « Metta, the path to peace ». Lancé en 2009 à l’initiative de l’Institut Français de Birmanie et en collaboration avec le photographe Christophe Loviny, le Yangon Photo Festival a pour objectif de contribuer à l’émergence d’une nouvelle génération de photojournalistes professionnels birmans. Composé d’un volet de formation comprenant plusieurs ateliers de photographie, le Yangon Photo Festival est désormais bien plus qu’un simple festival de l’image. Depuis sa création, le festival et ses ateliers de formation ont permis à plus de 300 photographes, débutants ou confirmés, d’être formés au photojournalisme parmi lesquels certains travaillent désormais pour de grandes agences de presse (Reuters, l’AFP) ou pour des médias nationaux (Myanmar Times). C’est donc dans le cadre du Yangon Photo Festival et grâce à un partenariat initié avec le festival de photographie les Rencontres d’Arles, en France, que Hkun Li a quitté Rangoun pour une semaine afin de suivre un stage dans la capitale de la photo.

Arles, Bouches-du-Rhône, 55 876 habitants, l’Ecole Nationale de Photographie, ses Rencontres. Sur les 11 étudiants suivant le stage de photographie documentaire encadré par la photographe américaine Darcy Padilla, Hkun Li est le seul étranger. Il y a certes sa colocataire, qui vient du Brésil, et une de ses camarades, originaire d’Israël, mais toutes deux vivent en France depuis un certain temps. Tous les étudiants sont des photographes avertis, la plupart professionnels. Ils se présentent, introduisent leur travail auprès des autres étudiants, à tour de rôle. A des milliers de kilomètres de Myitkyina, Hkun Li parle du conflit qui sévit au Kachin, raconte les violences, explique son histoire, son pays. Tous l’écoutent, car personne ne la connaît, cette histoire. A peine savent-ils situer la Birmanie. Du haut de ses 27 ans, effectivement, Hkun Li en a vu d’autres.

JPEG

Il s’agit maintenant d’élaborer un nouveau projet photographique personnel. Aux côtés de Darcy Padilla, photojournaliste de renom ayant reçu de nombreux prix internationaux, Hkun Li mûrit son idée. Il ne s’agira pas de photographier les gitans, comme il le souhaitait au début, ni le milieu hip hop français. Il ne parvient pas à les approcher, il n’a pas assez de temps. Alors, avec un groupe d’étudiants, ils partent à la plage, à 40 minutes du centre d’Arles. Certains choisissent de documenter les badauds dénudés et les « marques de maillot » tandis que d’autres photographient chichis, chouchous et autres douceurs au nom évocateur. Hkun Li choisira les touristes. Dans ce lieu atypique, c’est tout un monde qui s’offre à lui. Ce qui le frappe immédiatement, c’est la liberté qui se dégage de ces scènes de plage. Hommes et femmes se comportent comme ils le souhaitent, sans retenue, sans restriction. Il ne s’agit pas seulement du fait que les femmes soient, de manière générale, assez peu couvertes. C’est l’atmosphère, c’est l’attitude. Ce qui le frappe également, c’est le mélange : vacanciers et locaux, les plus jeunes et les plus âgés, les bien-portants et les handicapés, tous se mêlent pour composer un tableau étonnant, détonant, image à peine déformée de la société. Enfin, il s’étonne de réaliser que les Français ne vont pas à la plage uniquement pour s’amuser dans l’eau, mais qu’il s’agit d’une sortie aussi bien sociale qu’intellectuelle. Livres et conversations agrémentent ce temps suspendu au bord de l’eau.

Ce sont les caravanes qui ont le plus attiré l’attention de Hkun Li. Une manière originale de voyager. Il décide alors d’interroger ces drôles de vacanciers mobiles, à l’aide de ses camarades photographes francophones. Il rencontre alors successivement une caravane de jeunes mariés, une autre d’où surgira une femme enceinte, puis un couple de personnes âgées. Une métaphore de la vie, somme toute. Hkun Li y voit surtout un symbole de liberté.

C’est ainsi qu’il s’approprie son sujet et construit son projet photographique.

JPEG

Hkun Li en a vu d’autres, mais au lendemain de son retour de France, c’est avec beaucoup de plaisir et de fierté qu’il évoque ses nombreuses découvertes. Si le stage lui a permis d’apprendre deux ou trois techniques, c’est principalement sur le travail d’editing qu’il a profondément développé ses compétences : comment sélectionner ses photos, les trier, les classer, de manière à construire une narration, raconter une histoire. Darcy Padilla, raconter des histoires, c’est son domaine. Elle a réalisé « The Julie Project », retraçant dix-huit ans de la vie de Julie, une jeune Américaine toxicomane atteinte du VIH, dont elle a suivi, au fil des ans, les errances et les victoires, jusqu’à son décès en 2010. Grâce à ce stage, Hkun Li a véritablement appris à choisir ses photographies, les regarder d’un autre œil afin de les faire dialoguer, et finalement tisser une histoire. Et l’exposer.

JPEG

C’est d’ailleurs sur une exposition collective que cette semaine de stage s’est clôturée. Cette BCE (« best class ever », la meilleure des classes), comme l’a baptisée Darcy Padilla, a fait un travail remarquable. Elle s’est par ailleurs distinguée par une réelle solidarité entre étudiants, une bienveillance et un intérêt les uns pour les autres, pour les projets des uns des autres. Hkun Li va peut-être exposer « Behind the frontline » au Vietnam, soutenu par une de ses rencontres en Arles. Il va surtout continuer son travail sur le Kachin. C’est là qu’il vit, c’est ce qu’il doit raconter. Poursuivre son projet photographique, en faire un livre, peut-être un film.

Hkun Li gardera en mémoire beaucoup de beaux moments et une approche de la culture française pas comme les autres. C’est avec beaucoup d’émotion qu’il s’est aperçu que les Français préservaient leur patrimoine et leurs bâtiments historiques. C’est avec désarroi qu’il s’est rendu compte qu’il n’est décidément pas facile de se repérer en ville, même avec un plan. C’est avec étonnement qu’il a découvert des salons de toilettage pour chiens ou encore ces employés municipaux qui arpentent les plages avec des détecteurs de métaux. C’est avec un peu de peine qu’il a constaté que les Français n’étaient pas aussi friands de riz que les Birmans. C’est par hasard qu’il a réalisé à quel point les Français étaient ponctuels. Assis dans le train en provenance de Nice, cherchant à comprendre, sans succès, les annonces des différents arrêts, il a décidé de débarquer, à 14h57 précisément, comme écrit sur son billet. C’est ainsi qu’il est arrivé en gare d’Arles, le 10 août dernier, puis nous a livré son récit.

JPEG

Pour aller plus loin :

« Behind the frontline » de Hkun Li : http://vimeo.com/87561469
Yangon Photo Festival : http://www.yangonphoto.com/
Les Rencontres d’Arles : http://www.rencontres-arles.com/
Darcy Padilla : http://www.darcypadilla.com/

publié le 05/09/2014

haut de la page