Buddhapāda, l’odyssée des empreintes de Bouddha en Birmanie

Article du Dr. Jacques de Guerny, auteur du livre Buddhapada. L’odyssée des empreintes de Bouddha.

Jacques de Guerny, membre de la Société Asiatique (Institut de France), économiste de formation, est Docteur en Sciences Economiques et diplômé de la Harvard Business School (USA). Enseignant à HEC (France et Asie), il est également dirigeant d’entreprise et auteur du livre Buddhapada . L’odyssée des empreintes de Bouddha. Publié en français et en anglais aux éditions White Orchid de Bangkok. /.
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Buddhapâda Birman du XVIIIème siècle

Buddhapāda , à partir du sanscrit et du pali, signifie le pied ou les pieds du Bouddha et, plus précisément au fil du temps, leur empreinte sur la pierre (grès, calcaire, marbre, albâtre), des matériaux divers (terracottas, bois, tissus, tapisseries brodées) et sur des peintures murales.

La raison d’être des Buddhapāda est d’indiquer la présence, le souvenir, du Bienheureux mais aussi de transmettre son message, ses enseignements, au moyen de signes symboliques qui les recouvrent. Des artistes ont pu en faire de magnifiques œuvres d’art finement gravées et peintes, parfois ornées d’or ou de pierres semi-précieuses, bien éloignées des premières ébauches comportant l’unique signe de la roue figurant la Loi du Bouddha.

Commencée en Inde près de trois siècles avant l’ère chrétienne mais longtemps après la date supposée de la mort de Gautama Bouddha (543-463 av.JC ?), l’odyssée des Buddhapāda , enrichis progressivement de nouveaux symboles, a suivi deux grandes routes en Asie orientale :

  • La route Nord, dans la mouvance principale du Bouddhisme Mahayana (ou grand véhicule), en empruntant, via le Gandhara, ce que l’on appellera plus tard les routes de la Soie vers la Chine, puis la Corée et le Japon.
  • La route Sud, dans la mouvance du Bouddhisme Theravada (« enseignement des anciens » nommé « petit véhicule » par les tenants du Mahayana), en gagnant la Birmanie à partir de Ceylan au début du second millénaire après JC, puis d’autres pays d’Asie du sud-est continentale (Siam, Laos, Cambodge) et insulaire.

En Birmanie, on peut distinguer deux « âges d’or » des Buddhapāda : le premier à Pagan du dixième au treizième siècle après JC, avant les destructions des envahisseurs mongols et shans, puis le second autour de Mandalay jusqu’à l’occupation anglaise à partir de1886.

A Pagan, des empreintes peintes ont d’abord figuré sur les porches et les plafonds des corridors d’accès des temples (fig.1), comme pour en protéger l’accès et mieux accueillir les fidèles, en parallèle de Buddhapāda sculptés dans la pierre et proches des statues centrales du Bienheureux.

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Fig 1 : Pagan - Buddhapâda peint sur le plafond du site 475

Ce « mélange » de statues et d’empreintes de pied témoigne de la volonté de ne renier aucune des représentations possibles, soit aniconiques soit anthropomorphiques, du Bouddha.
La figuration sur les empreintes de 108 signes devint vite la règle, chacun d’entre eux ayant une signification bien particulière, sorte de carte des mondes et des croyances Bouddhistes, sans exclure des ajouts en guirlande de motifs animaliers ou floraux attestant de l’influence d’anciennes croyances animistes.

Autour de Mandalay, au gré des changements de capitale des dynasties, le génie Birman va se manifester par de nombreuses et spectaculaires innovations, parmi lesquelles on peut citer :

  • Le gigantisme des empreintes qui pourront atteindre plusieurs mètres de long, sculptées dans les grès, stuquées, ou taillées dans le bois, brillamment coloriées avec des verts, des ocres, des ors, souvent rehaussés de pierres semi-précieuses.
  • L’adjonction aux 108 symboles originaux de 136 autres censés représenter les vies antérieures du Bouddha, soit 244 signes au total sur chaque empreinte (fig 2).
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    Fig 2 : Mandalay – Buddhapâda géant de la pagode de Momeik (250 x120 cm.)
  • Le remplacement des guirlandes initiales par deux serpents Naga géants entourant l’empreinte proprement dite, faisant allusion aux vieilles légendes selon lesquelles ils protégèrent physiquement Bouddha.
  • Aux quatre coins du rectangle ou du trapèze ainsi formé, pourront s’ajouter de hautes statuettes de Nats, représentations des fameux « esprits » typiquement birmans d’origine animiste, toujours invoqués de nos jours malgré les critiques ou interdictions monastiques.

A Mandalay et bientôt à Rangoun, les fonctionnalités des Buddhapāda s’enrichiront encore.
Par exemple, en sus d’être des « tableaux de bord » des croyances Bouddhiques, à l’usage des moines comme des illettrés, ils pourront devenir pourvoyeurs d’eau que des visiteurs occidentaux ne manqueront pas de comparer à leurs bénitiers. Remplis en permanence par des novices, ils permettent aux fidèles d’asperger leurs visages ou les têtes de leurs enfants.

Au cœur de la pagode Shwédagon de Rangoun (fig 3) des gobelets incitent même les visiteurs, au-delà des ablutions, à boire l’eau potable dans une empreinte, couverte d’une grande vitre pour éviter les impuretés.

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Fig 3 : Rangoun- Pagode Shwédagon – Buddhapâda pourvoyeur d’eau potable

Enfin, il faut évoquer les nombreux pèlerinages que provoque la dévotion aux Buddhapāda, en sus des manifestations quotidiennes d’attachement à la religion. Celui de Shwe Zet Taw en Birmanie centrale, attire pendant trois mois des centaines de milliers de pèlerins. Les plus ardents des dévots croient même que la plus ancienne et la plus grande des deux empreintes, celle située au bord de la rivière Man, fût l’œuvre de Gautama Bouddha lui-même (fig 4)

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Fig 4 : Shwe Zet Taw – Empreintes en haut et en bas de la colline

Plusieurs des innovations birmanes en matière de Buddhapâda ne furent pas reprises, pour des raisons doctrinales essentiellement, dans d’autres pays du sud-est Asiatique. Mais la Thaïlande, le Cambodge et le Laos ont été profondément influencés par la Birmanie dont les missionnaires bouddhistes et les artistes ont su communiquer avec leurs coreligionnaires indochinois en dépit de guerres souvent féroces. En suivant les voies de passages traditionnelles que sont les vallées des grands fleuves (Irrawaddy, Chao Praya, Mékong) et de leurs affluents, les Buddhapâda ont été diffusés dans toute l’Indochine.

Au début du vingt et unième siècle, la Birmanie demeure un des pays les plus religieux de l’Asie et, sous l’angle des Buddhapāda, une nation de référence, qu’il s’agisse du nombre et de la qualité des chefs d’œuvre produits ou du respect et de la vénération qu’ils continuent de susciter. Après plus de deux millénaires d’odyssée à l’échelle d’un continent, la figuration des empreintes de Bouddha fait partie des grandes allégories de l’Histoire de l’Humanité.

publié le 20/01/2014

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