CONFÉRENCE DE PRESSE DU MINISTRE D’ÉTAT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET EUROPÉENNES, ALAIN JUPPÉ (Naypyidaw, 16 janvier 2012)

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Mesdames et Messieurs,

Après ces 48 heures passées en Birmanie, au Myanmar, j’ai pu me faire une idée plus précise du changement très profond qui est en train de se produire dans ce pays. Les entretiens que j’ai eus tout au long de la journée avec les autorités gouvernementales, le président de la République, le président de la Chambre haute, le président de la Chambre basse, le ministre des Affaires étrangères, m’ont convaincu qu’il y avait une totale convergence de vues entre ces différentes autorités pour progresser sur le chemin de la démocratisation et de la libéralisation du régime.
De l’autre côté, en rencontrant hier Aung San Suu Kyi à Rangoun, j’ai compris qu’elle était engagée dans un processus de dialogue depuis que son parti est maintenant régularisé, qu’elle va pouvoir se présenter aux prochaines élections partielles du 1er avril et qu’elle a avec le président Thein Sein une relation constructive. Les autres responsables de l’opposition, ou leaders ou prisonniers juste libérés que j’ai rencontrés hier aussi à Rangoun, m’ont exprimé leur désir d’éviter toute confrontation avec le régime et de travailler, là aussi, dans un esprit de dialogue constructif. Ce sont donc des signes positifs.
Je crois qu’il faut maintenant que la France, d’abord, mais aussi l’Union européenne en tirent les conséquences et envoient des signaux d’encouragement à tous les responsables de ce pays pour les soutenir dans le parcours qu’ils ont engagé.
Quels peuvent être ces signes ? D’abord être très clairs sur ce que nous attendons. À savoir des progrès sur trois points encore.
Premier point, la libération complète des prisonniers politiques. La dernière décision du président Thein Sein a été très loin, il faut encore vérifier - et c’est le rôle, je crois, des différents acteurs politiques de le faire ici - qu’il n’y ait plus de prisonniers politiques. J’ai demandé aussi par ailleurs que le Comité international de la Croix Rouge puisse revenir dans les prisons pour vérifier les conditions de détention des autres détenus.
Le deuxième point important, c’est de nous assurer que les élections du 1er avril, qui vont porter sur un certain nombre de sièges - 40 à la Chambre basse, 4 à la Chambre haute et 2 dans les gouvernements provinciaux, 48 au total -, se dérouleront dans des conditions transparentes et libres.
Et puis enfin, et c’est sans doute le défi le plus difficile à relever, la réconciliation nationale avec les nationalités ethniques. Des accords de cessez-le-feu ont déjà été passés. Il y a de bonnes raisons de penser, d’après ce que m’a indiqué le président Thein Sein, qu’un accord de cessez-le-feu avec les Kachin est aussi réalisable dans les semaines qui viennent. Au-delà de ces accords de cessez-le-feu, c’est un dialogue politique plus inclusif qu’il faudra engager pour voir comment garantir à ces différentes minorités ethniques l’égalité des droits et des conditions de développement économique aussi égalitaires que possible là encore.
Dans ces conditions, que pouvons-nous faire pour soutenir ce mouvement qui est bien engagé ?
Tout d’abord, favoriser la réintroduction de ce pays dans la communauté internationale. Il continue à avoir des relations étroites avec les Nations unies. Nous ferons en sorte de convaincre nos partenaires pour que le président Thein Sein puisse participer au prochain sommet de l’ASEM qui doit se tenir au mois de novembre.
Ensuite, travailler avec nos partenaires de l’Union européenne et aussi avec nos amis américains à une levée, étape par étape, des sanctions. On peut sans doute commencer par supprimer l’interdiction des visas. Il faudra regarder ce qui peut être fait en matière de dégel de certains avoirs, de manière sélective bien sûr. L’octroi des préférences tarifaires généralisées ne semble pas poser problème. Nous allons donc travailler dans la perspective de la revue de la position commune des 27 à la fin du mois d’avril sur toutes ces questions pour avancer.
Et puis enfin, la troisième chose que nous pouvons faire, c’est développer notre coopération bilatérale. J’ai annoncé que la France triplerait son aide en la ciblant sur l’aide humanitaire, le soutien aux organisations non gouvernementales, le soutien à la société civile, le développement des relations culturelles.
Je vais également examiner, avec mes collègues du gouvernement et avec le Premier ministre, la possibilité de permettre à l’Agence française de développement d’intervenir sur le territoire de Myanmar dans des secteurs prioritaires comme l’éducation, la santé, l’agriculture qui représentent ici un enjeu très important.
Voilà donc l’ensemble des initiatives que nous allons prendre à la suite de ce voyage.
Je pense aussi que la coopération culturelle est un champ qui doit être approfondi. Nous avons la chance d’avoir un très bel Institut à Rangoun, un autre à Mandalay. J’ai pu visiter hier celui de Rangoun et voir qu’il faisait du bon travail, non seulement dans l’enseignement de la langue française mais aussi dans l’organisation de rencontres culturelles dans de nombreux domaines. C’est un des principaux points de l’activité culturelle de la ville et je crois que là aussi c’est aussi un facteur d’influence important pour la France.
Voilà, le voyage a été court, je le répète, mais particulièrement dense et je crois qu’il pourra être tout à fait utile. Il a aussi comporté une partie émotionnelle forte. Je dois dire qu’hier, quand j’ai accroché la cravate de commandeur de la Légion d’Honneur autour du cou d’Aung San Suu Kyi, connaissant l’histoire de cette femme exceptionnelle, j’ai senti mon cœur battre un peu plus vite que d’habitude.

Q - Au regard des entretiens du jour et globalement de votre séjour en Birmanie, quel est globalement votre compréhension, votre analyse du positionnement de l’armée et de ses autorités, de ses chefs sur l’évolution en cours ?

R - Je n’ai pas observé qu’il y avait de conflit aujourd’hui. Il y a un gouvernement civil qui est composé de ministres dont beaucoup sont d’anciens militaires, c’est vrai, mais - et le président Thein Sein a insisté sur ce point tout à l’heure -, c’est un gouvernement civil. C’est lui, en liaison avec le Parlement qui a été élu, qui dirige le pays et je n’ai pas observé que l’armée aujourd’hui avait une stratégie de blocage de ces évolutions. Le président de la Chambre basse m’a même indiqué qu’il souhaitait développer le débat budgétaire et faire du Parlement un véritable lieu de décision et pas simplement d’enregistrement.

Q - Vous pensez donc qu’il y a encore un risque de coup militaire qui pourrait bloquer ce processus ?

R - Écoutez, je ne veux pas me lancer aujourd’hui dans ce genre de spéculations. Vous dire que tout est parfait, tout est facile, tout va bien se passer, non. Bien entendu, tout processus de démocratisation, après une aussi longue période de régime autoritaire, peut se heurter à des difficultés. Mais je n’aperçois pas aujourd’hui de raisons de pessimisme.

Q - Est-ce que le président Thein Sein vous a paru aujourd’hui quelqu’un d’ouvert ?

- Certes.

Q - Et est-ce que vous emploieriez le mot de président réformateur ?

R - Ce n’est pas une impression, c’est une certitude, puisqu’il suffit de voir ce qu’il a fait déjà depuis plusieurs mois, avec toute une série de nouvelles lois qui garantissent le droit de grève, le droit de manifestation, le droit d’association. Il a des projets. La législation de ce pays, comme l’indiquait M. l’Ambassadeur, remonte parfois au temps de la colonisation. Il y a donc un très grand travail de modernisation à faire et je suis sûr qu’il va s’y employer - il me l’a indiqué -, notamment pour mettre en conformité les règles de droit interne au pays avec les grandes conventions des Nations unies ou de l’Organisation internationale du Travail. Donc, vraiment, j’ai senti face à moi un homme sage, totalement déterminé et engagé dans ce processus.

Q - Sur la libération des prisonniers, est-ce qu’il s’est engagé sur un calendrier pour tous les prisonniers politiques ?

R - La thèse officielle, aujourd’hui, c’est qu’il n’y en a plus et que la dernière vague de libération de 651 détenus, parmi lesquels beaucoup de prisonniers politiques, a épuisé la question. C’est un point qui fait encore interrogation et nous souhaitons donc qu’il y ait un dialogue entre le gouvernement et les partis politiques d’opposition ou les personnalités de l’opposition pour bien clarifier cette question. Mais enfin, apparemment, avec toutes les mesures successives qui ont été prises, qui portent au total sur près d’un millier de prisonniers, je pense que le problème est en grande partie aujourd’hui résolu.

Q - Vous avez évoqué la situation des nationalités comme étant une des trois conditions majeures. Sachant que cela va fatalement prendre du temps, parce que c’est compliqué, qu’est-ce que vous attendez concrètement comme geste ? Qu’est-ce qui pourrait convaincre l’Union européenne et la France que le pays va dans le bon sens sans pour autant demander la paix immédiate et le développement immédiat ?

R - Je vous ai dit ce que nous attendions. C’est d’abord le règlement définitif de la question des prisonniers politiques ; je pense que c’est en bonne voie. C’est ensuite - et nous aurons l’occasion d’en juger le 1er avril prochain - des élections libres et totalement transparente. Et c’est enfin une avancée dans cette question des minorités ethniques. Je vous l’ai dit tout à l’heure : d’abord des cessez-le-feu - ils ont été conclus un peu partout. Il n’en reste plus qu’un à conclure, avec l’ethnie Kachin, et le président m’a indiqué qu’il y travaillait. Donc, si nous avions dans les semaines qui viennent un signal positif sur ce plan, ce serait évidemment une avancée très significative. Mais cela n’épuisera pas la question parce que, comme me l’ont dit ces représentants des minorités que j’ai rencontrés hier, au-delà du cessez-le-feu, c’est un dialogue politique global qu’ils attendent pour voir comment le pays va s’organiser afin de garantir l’égalité des droits et du développement avec vraisemblablement une révision de la Constitution. Ce sera donc un processus assez long.

Q - Justement, la réforme de la Constitution a-t-elle été évoquée ?

R - Oui, mais là-dessus je n’ai pas obtenu de calendrier. Vous savez, notre rôle c’est de maintenir notre pression. C’est la raison pour laquelle il me semble plus sage d’avoir un processus de levée des sanctions progressif, aligné, si je puis dire, sur les progrès réguliers qui vont être faits ici. Mais il faut bien comprendre aussi que ce processus a commencé au cours des derniers mois, et je pense que les pas qui ont été franchis sont déjà considérables. Il faut en tenir compte, maintenir bien sûr un discours ferme mais sans exiger davantage que ce qu’un processus raisonnable peut donner.

Q - Est-ce que, à propos de ces minorités, le trafic de stupéfiants fait partie des discussions du jour ?

R - Oui, bien sûr. Lutter contre ce trafic est l’une des priorités, et c’est au gouvernement qu’il importe de prendre les mesures en ce sens.

Q - Quelles sont vos impressions sur le nouveau gouvernement du Myanmar ?

R - J’ai le sentiment que le président, les représentants de la Chambre haute et de la Chambre basse, ainsi que mon collègue, le ministre des Affaires étrangères, sont tous sur la même ligne. Ils veulent poursuivre dans la voie de la démocratie et de la liberté. Je pense que nous devons les encourager à progresser dans cette direction.

publié le 20/01/2012

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