Deux couples, deux générations, quatre artistes

Aung Ko n’en est pas à sa première résidence. Ce sera certes son premier séjour en France, mais il connaît le principe des résidences d’artistes. Il a séjourné à Tokyo au 331 Arts Chiyoda pour sa première exposition solo. Quand il a reçu une invitation du Palais de Tokyo lui proposant de séjourner 8 mois à Paris pour faire de la recherche et créer une œuvre inédite pour le musée, il a d’abord refusé. 8 mois, c’est long, et Paris, c’est loin de la Birmanie où il crée depuis les années 2000 de manière autonome, autofinançant la majorité de ses projets. Face à cette incroyable opportunité, ses amis commissaires d’exposition l’ont poussé à accepter. Ils ont même demandé à sa conjointe, Nge Lay, de le convaincre. Cela ne fut pas si compliqué car Nge Lay est elle-même artiste. Exposée l’an passé lors de la Biennale de Singapour – une des deux artistes birmans exposés parmi les 82 sélectionnés –, elle fait partie des rares artistes birmans dont la carrière se développe à l’international. Elle sera d’ailleurs exposée l’an prochain en avril au musée d’art contemporain de Lyon et devra se rendre en France pour préparer son projet. Alors c’est décidé, ils partiront tous les deux, pour 8 mois, profitant de cette source de recherches et d’inspiration infinie qu’est Paris, dans les meilleures conditions qui puissent être offertes à des artistes pour créer : le temps et les moyens de ne pas se préoccuper du temps.

Ils ont l’habitude de travailler ensemble, de s’entraider sur leurs projets respectifs, mais ils mettent un point d’honneur à ne pas créer ensemble. Ils ne font pas la même chose, ils ont des styles différents. Aung Ko, son métier, c’est la peinture. Né en 1980, c’est ce qu’il a appris à l’université de Rangoun dont il a été diplômé en 2002. Mais son grand chantier est basé sur l’art communautaire. En 2006, il fonde le « Thu Ye Dan Art Project », du nom du village dont il est originaire sur la rive ouest de l’Irrawaddy. Constatant le manque de ressource des villageois et la tendance des jeunes à rêver de partir en Thaïlande, il a décidé de faire de ce village un centre de création pour améliorer leurs conditions de vie. Chaque année, il invite ses amis artistes à l’accompagner pour créer avec les villageois. Plasticiens, vidéastes, performeurs, nombreux sont les artistes parmi les plus connus de Birmanie à avoir pris le chemin de Thu Ye Dan. Certaines œuvres ont vu le jour, sont restées, d’autres, éphémères, se sont envolées avec le temps. Pour les villageois, tout cela est inédit. Les habitants associaient l’art à la peinture réaliste uniquement, et n’y voyaient pas nécessairement un intérêt. Mais Aung Ko travaille souvent avec des matériaux naturels du quotidien (bois, bambous, filets de pêche, etc.) ce qui rend les œuvres accessibles aux villageois, compréhensibles. Il aime s’installer en plein air, et créer aux yeux de tous. Les villageois regardent, s’interrogent, parfois participent. Même s’ils ne saisissent pas nécessairement le concept, ils éprouvent tous une bienveillance et une curiosité pour l’enfant du village devenu artiste. Pour ses installations d’ampleur, il les sollicite d’ailleurs et crée des œuvres participatives dans lesquelles les villageois se reconnaissent. Des liens se tissent entre la société civile, les artistes et les villageois. Ils s’inspirent et apprennent les uns des autres.

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Aung Ko et Nge Lay

Ce projet, il l’a monté grâce à la vente de ses tableaux. Le reste est financé par des dons et par l’apport des villageois eux-mêmes. Au-delà de l’échange artistique et des œuvres participatives, le projet a permis d’améliorer la situation des villageois au niveau de la santé et de l’éducation, et de désenclaver les mentalités. Des deux côtés. Le village est situé dans une zone contrôlée interdite d’accès aux étrangers.

Nge Lay y travaille également, elle qui partage la vie d’Aung Ko. Elle aime y créer et retrouver cette temporalité si particulière et les rapports avec les villageois. Elle a longtemps mis de côté sa carrière d’artiste pour soutenir celle de son mari. Les bijoux et les pierres précieuses étaient son quotidien. Jusqu’à ce qu’elle saute le pas, il y a quelques années, et décide de se consacrer pleinement à son art. Elle excelle dans la performance, la photographie et les installations artistiques, comme cette salle de classe de village grandeur nature exposée à Singapour en 2013. Elle a par ailleurs également monté son propre projet social avec son amie artiste Zun Ei Phyu. Elles se rendent régulièrement dans un centre de réhabilitation pour jeunes, proche de Rangoun, pour animer des ateliers. Il s’agit souvent d’enfants des rues issus de foyers violents ou livrés à eux-mêmes. Le travail qu’elles effectuent à leurs côtés offre à ces enfants une parenthèse récréative pendant laquelle ils apprennent des techniques de création en s’amusant. Elles mettent l’accent sur l’artisanat, afin de leur enseigner un savoir-faire susceptible de leur servir plus tard, pour sortir de la rue.

Si Nge Lay et Aung Ko se sont rencontrés à l’université, Chan Aye et Phyu Mon se sont parlés, pour la première fois, dans la libraire de Chan Aye à Mandalay. Elle le connaissait de nom, car sa réputation d’artiste le précédait déjà, mais ne savait pas qu’elle était en train de parler à son futur mari. Eux aussi collaborent parfois et s’entraident souvent sur leurs projets respectifs. Mais ils insistent sur le fait qu’ils ont leur propre manière de travailler, leur propre processus créatif. Il est certainement plus facile de se comprendre lorsqu’on est à deux partager la même passion, le même métier. Phyu Mon s’intéresse davantage à la performance et à la photographie. Elle est une des premières artistes à avoir introduit l’art de la performance en Birmanie à la suite de la découverte d’une action de Yoko Ono dans le Times. Elle aime par ailleurs organiser des expositions et rassembler autour d’elle des artistes, tout particulièrement des femmes, avec son association Blue Wind. Chan Aye, quant à lui, aime le concret, la matière brute, le volume. La peinture, la sculpture, les installations. Ce sont d’ailleurs quatre installations d’ampleur qu’il créera pour son exposition solo au Palais de Tokyo en décembre prochain. Tout comme Aung Ko, sélectionné pour une résidence au Pavillon du Palais de Tokyo, Chan Aye a été repéré par le commissaire d’exposition Jo-ey Tang en mars dernier et sélectionné pour créer une oeuvre originale au musée en décembre prochain, en vue d’une exposition de 6 mois.

Son atelier, Chan Aye l’a monté à Pyin Oo Lwin. Il y a de l’espace, il y a la nature. C’est son jardin des sculptures. Autodidacte, il considère que la transmission est primordiale, c’est pourquoi nombre de jeunes viennent apprendre à ses côtés.

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Phyu Mon et Chan Aye

Si créer semble tomber sous le sens pour de jeunes artistes comme Nge Lay et Aung Ko, tous deux diplômés de l’université des Beaux-arts de Rangoun, cela ne fut pas nécessairement le cas pour l’ancienne génération dont font partie Phyu Mon et Chan Aye. Avant les années 2000, il était très difficile pour les artistes de se documenter sur le monde de l’art. De là, certainement, l’importance symbolique d’une rencontre dans une librairie, le monde des livres comme ouverture sur le monde. L’université ne reconnaissait pas l’art contemporain et l’enseignement se limitait – se limite toujours – au réalisme. Par ailleurs, les rencontres entre artistes birmans et internationaux étaient loin d’être encouragées. Même lorsque Chan Aye fut invité par la Fondation Toyota en 1988 aux côtés de trois autres artistes birmans, il ne put obtenir de passeport. Quant à l’œuvre en soi, si l’on voulait être exposé, il fallait à tout prix éviter des couleurs symboliques comme le rouge ou le jaune (évoquant la « révolution safran »), les flammes ou des visages déformés. Au regard de la société même, dans un pays où l’art n’était que très peu valorisé, ils durent convaincre leurs familles que telle était leur vocation. Alors que très peu de lieux offraient la possibilité aux artistes de créer en toute liberté, l’Institut français (à l’époque Alliance française) faisait figure d’espace de créativité privilégié pour la performance, le théâtre et l’art en général. Avant 2012, à une époque où le pays était fermé, « l’Alliance » représentait cette bulle de créativité, un possible accès au savoir et un véritable vivier d’artistes.

Chan Aye, Phyu Mon, Aung Ko, Nge Lay. Deux couples, deux générations et quatre artistes singuliers. Tous s’accordent pourtant à dire que la vie d’artiste n’est pas simple en Birmanie. Gagner sa vie dans une société où l’art est si peu valorisé, notamment par les politiques publiques, n’est pas chose aisée. Ils reconnaissent néanmoins qu’aujourd’hui, tout est plus simple qu’hier : l’accès à l’information, la disparition de la censure, la mobilité... Alors c’est avec beaucoup de plaisir et une conscience réelle de cette opportunité qu’ils se rendront à Paris, au Palais de Tokyo, pour créer et faire connaître au monde leur art. Mais c’est avec la conviction que c’est là qu’ils doivent être, que c’est ici qu’ils doivent créer, qu’ils reviendront en Birmanie, à Rangoun, à Pyin Oo Lwin, à Thu Ye Dan. Retrouver les leurs, partager leur expérience, transmettre ce qu’ils ont appris. Et continuer à créer.

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De gauche à droite, les oeuvres de Chan Aye, Aung Ko, Nge Lay et Phyu Mon

publié le 07/11/2014

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