Documenter en images : la Birmanie par Frédéric Debomy

Birmanie, fragments d’une réalité (titre provisoire) est un projet de bande dessinée documentaire de Frédéric Debomy et Benoît Guillaume, bénéficiant du soutien de l’Institut français dans le cadre d’une résidence Hors les murs. Le scénariste et le dessinateur sont aussi les deux personnages que le lecteur est invité a suivre : pendant deux mois, ils tentent d’éclairer une partie de la réalité du pays dont les évolutions complexes et contrastées ne sont pas toujours comprises du monde extérieur. Les pages s’élaborent au fur et a mesure de leurs rencontres et de leurs déplacements.

Frédéric est plutôt du genre calme. On dirait de lui qu’il est discret, tranquille. Il n’en est pas moins loquace lorsqu’il s’agit de parler des gens. Car c’est finalement ce qui l’intéresse vraiment, les gens. Les activistes en premier lieu, mais également les gens ordinaires. Il n’aime pas trop ce mot, d’ailleurs, parce que ces personnes qu’il a rencontrées depuis deux mois sont tout sauf ordinaires. Peut-on qualifier de commun le parcours de ces familles musulmanes rencontrées à Meiktila dont les maisons ont été brûlées ? Et celui tout particulier de cette femme, enceinte, qui refuse d’accoucher dans un camp malgré les menaces dont elle fait l’objet quotidiennement à cause de sa religion ? Peut-on considérer comme banale l’histoire de ces femmes en grève dans la région de Mandalay suite à la privatisation de l’usine textile où elles travaillent et à la dégradation de leurs conditions ? Ou celle de cette jeune réfugiée karen vivant en marge de la ville de Mae Sot en Thaïlande, gravement malade et peut-être condamnée ?

Derrière ces histoires, ce sont des questions que Frédéric pose : la Constitution de 2008, le processus de paix, les discriminations religieuses, les groupes armés. Avant de donner vie en images à ces problématiques. C’est là qu’intervient Benoît Guillaume, dessinateur, son acolyte. Frédéric prépare les thèmes, organise les déplacements, les "fixeurs", les rencontres, et transforme le tout en scénario. Ce qui donne de la matière à Benoît. Ils décident ensuite du découpage, du contenu. Un impératif qu’ils se sont fixé : faire le livre sur place autant que faire se peut, dessiner le plus rapidement possible après les interviews pour réussir à retranscrire le mieux possible l’atmosphère particulière d’une rencontre ou d’un lieu. Le choix de réaliser une bande dessinée documentaire s’est imposé de lui-même. On peut rester discret, poser des questions et discuter sans que les gens se sentent observés ou obligés de jouer un rôle, contrairement à ce qui se passe lorsqu’on réalise un film documentaire, par exemple. Et il est facile de rencontrer des gens car le dessin attire la sympathie, rarement la méfiance.

Frédéric dispose déjà d’un bon réseau, lui qui s’intéresse à la Birmanie depuis 2001 et qui a dirigé Info Birmanie, association française de plaidoyer de référence sur la Birmanie. Sa première rencontre avec le pays remonte à 2006. Il y est revenu plusieurs fois depuis. Un brin amusé, mais surtout soulagé, il évoque aujourd’hui les changements qu’il a pu constater : la disparition de certains des panneaux de propagande militaire, l’accès à certains sites Internet interdits à l’époque (notamment celui du groupe U2 qui avait composé une chanson en soutien à Aung San Suu Kyi), la diminution du coût des téléphones portables, si onéreux à l’époque qu’ils permettaient une forme de censure par l’argent. A vrai dire, depuis la France, il appréhendait de retrouver une Birmanie centrée sur des questions de nationalisme et d’unité aux dérives inquiétantes. Il constate, rassuré, que partout en Birmanie des gens se battent pour faire avancer le pays. Et en cela, tout devient possible. S’il pensait documenter principalement la période pré-électorale, il a conscience aujourd’hui que cette période n’est qu’une partie d’un processus démocratique qui sera long à mettre en place.

Peu de gens en France connaissent la réalité birmane et c’est là le but de ce projet : donner à comprendre la Birmanie dans sa complexité. Même si certaines situations sont évoquées dans les médias français et européens - les Rohingya, les manifestations étudiantes, les prisonniers politiques -, il s’agit avec cette bande dessinée d’apporter des clés de compréhension du pays qui éclairent sa situation d’aujourd’hui. La BD documentaire offre une approche nouvelle, accessible, sans pour autant simplifier ou transiger sur le contenu. Certes, des arrangements sont nécessaires pour structurer le tout, des choix également. Néanmoins, la réalité est bien là et la BD ne frôle nullement la fiction. L’idéal serait, dans un second temps, de faire traduire l’ouvrage en anglais et en birman. Pour donner à lire leur expérience birmane aux premiers concernés et rendre hommage à ceux qui leur ont fait confiance, dans leur propre langue.

Frédéric s’est plusieurs fois dit qu’il en avait fini avec la Birmanie. Des années de militantisme et de recherche, l’envie d’approfondir d’autres sujets qui lui tiennent à coeur, d’autres formes qui le passionnent. Après le projet Birmanie, la peur est une habitude, après l’ouvrage Résistances - pour une Birmanie libre, il souhaitait passer à autre chose. Il pensait également être arrivé au bout de son expérience birmane après Birmanie - des femmes en résistance publié en 2014. Et pourtant, le voilà de nouveau sur les routes birmanes, au coeur d’une ouverture sans précédent, à l’aube des premières élections potentiellement démocratiques depuis 25 ans. Témoin d’un processus indéniablement long mais inédit, il constate qu’on ne va jamais pleinement au fond des problématiques, qu’il y a toujours des choses à dire, qu’il n’en a certainement pas vraiment fini avec ce pays. Alors quand on lui demande pourquoi la Birmanie, ce qui le touche ici, il sourit, un peu gêné, et répond que c’est précisément le fait qu’il ne s’attendait pas à être touché.

Birmanie, fragments d’une réalité (titre provisoire), de Frédéric Debomy et Benoît Guillaume.
A paraître courant 2015-2016.

publié le 10/04/2015

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