Interview de Christophe Loviny, directeur artistique du 5ème Festival de la photo de Rangoun

La cinquième édition du Yangon Photo Festival se tiendra du 24 janvier au 16 février 2013. Désormais bien connu des amateurs de photographie, le Festival aura cette année pour thème : Liberté Egalité Fraternité. Des conférences seront données et des expositions de photographes du monde entier offriront au public un vaste tour d’horizon sur les travaux les plus récents en photographie, en lien avec ce thème. Mais l’objectif essentiel de ce festival, unique en son genre en Birmanie, est d’aider les photographes birmans à se former. Christophe Loviny, photo reporter depuis près de 30 ans, rédacteur en chef et auteur de plusieurs livres illustrés et biographies photos, anime depuis cinq ans des ateliers photos à Rangoun. Il nous fait le plaisir de répondre à l’interview de cette édition spéciale photo

Comment êtes-vous devenu photojournaliste ?

Après des études de droit et de journalisme, j’ai commencé ma carrière dans une grande agence de presse puis comme rédacteur en chef d’une radio culturelle à l’époque de la libéralisation des ondes. Mais j’ai décidé très vite de devenir journaliste indépendant pour assouvir ma soif de voyages et de liberté. Lors d’un reportage pour GEO sur une ruée vers l’or dans les montagnes de Mindanao, j’ai été initié à la photo par Jean-Guy Jules, un grand photographe et aventurier. J’ai compris que l’image et le texte sont indissociables pour raconter des histoires fortes. Depuis, j’ai toujours associé les deux dans mes reportages, mes livres ou mes expositions.

Que signifie la photo pour vous aujourd’hui ?

Entraîné dans la crise mondiale de la presse, le photojournalisme vit ses heures les plus difficiles. Cependant, jamais l’image n’a été aussi importante, avec le passage du papier au numérique, du journal à la tablette –voyez Newsweek-. En Birmanie, grâce à l’accès à internet, nous sommes passés d’un media unique contrôlé par le pouvoir à la possibilité pour chacun de trouver un large public sur des medias planétaires du type youtube. Partout la profession vit une révolution. La nouvelle génération des journalistes doit être polyvalente et multimédia. Les rédacteurs doivent s’initier à l’image et les photojournalistes au texte et au son.

Quels sont vos principes en tant que photographe.

A l’occasion des émeutes dans l’État de l’Arakan, on s’est aperçu que la plupart des journalistes locaux confondent information et opinion. Dans mes formations, nous mettons beaucoup l’accent sur les problèmes éthiques.

Votre pratique de la photo semble essentiellement liée au voyage (Chine, Asie du Sud-est, Cuba…) : qu’est ce qui est pour vous le plus important, la photo ou le voyage ?

Les deux sont liés. La photo est l’un des meilleurs moyens pour bien voyager. Elle requiert une discipline pour se lever aux heures où la lumière est merveilleuse. Le reportage pour les grands magazines exige aussi souvent d’être un précurseur. Il faut être au bon endroit au bon moment. J’ai eu la chance par exemple d’être l’un des premiers reporters à découvrir certaines zones interdites en Chine ainsi que le Vietnam, le Laos et le Cambodge après la guerre. Ma première découverte -complètement seul- des temples d’Angkor est un souvenir inoubliable, malgré le son de l’artillerie qui se mêlait à celui des cigales…En Birmanie également mon métier m’a donné l’occasion de connaître des ethnies et des régions très difficiles d’accès dès 1978.

Tout au long de l’année, vous animez des ateliers qui permettent à une nouvelle génération de photographes birmans de se former au documentaire multimédia. Que dites-vous à ces jeunes qui veulent se lancer dans le métier ? Quelles sont les qualités requises pour devenir Reporter Photographe ?
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C’est un métier merveilleux et excitant mais le prix à payer est élevé. Il faut travailler énormément et savoir prendre des risques. La vie de famille en pâtit souvent. L’exigence de formation est aussi plus importante qu’auparavant. Il ne suffit plus d’avoir du courage, des idées et de la débrouillardise. Avec les médias numériques, il faut savoir associer du son et du texte à l’image. Avec l’émergence du numérique il n’a jamais été aussi facile de faire une belle photo. C’est désormais à la portée de chacun. En revanche, c’est toujours aussi difficile de raconter une histoire forte qui touche les cœurs et convainc les esprits.

En tant que directeur artistique du 5eFestival de la photo de Rangoun, vous avez sélectionné cette année plus d’une trentaine de photographes internationaux dont le travail sera montré à l’IFB à partir du 13 février. Pouvez-vous nous parler des sujets que vous proposerez au public ?

Le thème de cette 5e édition m’a permis une grande latitude dans les genres. Il y a des travaux très durs comme les viols au Rwanda de Jonathan Torgovnic ou les adolescents dans les prisons du Sierra Leone de Fernando Moleres. D’autres, comme le Paris de Yann Laymasont plutôt poétiques. Ces trois photographes sont très connus, cependant nous allons également montrer de nouveaux talents, comme le Français Bruno Quinquet, une véritable révélation, ou une jeune Chinoise de 20 ans, Zhao Qiu Yingqui a fait un remarquable travail sur un hôpital psychiatrique à Nankin.

Quant aux reportages des meilleurs photographes de Birmanie, ils seront projetés en public le samedi 16 Février lors de la Nuit de la Photo ?

Avec un premier jury, je vais sélectionner une quinzaine de petits photo-films réalisés cette année par la nouvelle génération des photographes que nous formons avec Nicolas Havette tout au long de l’année. Ils seront montrés au public lors de la Nuit de la Photo et des prix seront décernés. Ces reportages sont souvent très émouvants. Les jeunes photographes birmans s’intéressent avant tout aux thèmes sociaux. Ils font preuve d’une grande compassion et toujours d’une touche d’optimisme.

Que sont devenus vos étudiants primés lors des précédents festivals ?
La plupart travaillent pour les médias birmans, les agences de presse internationale ou les services de communication d’ONG ou d’organisations internationales. Une vingtaine d’entre eux vont être exposés en octobre prochain à l’Hôtel de Région PACA à Marseille pendant trois mois.

Pour terminer l’interview, pourriez-vous nous présenter une de vos photos qui vous a particulièrement marqué ?
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auteur:Christophe Loviny

Je suis très rarement l’actualité mais j’ai tenu à couvrir les élections partielles au début de l’année dernière en Birmanie car il s’agissait de moments historiques, la rencontre entre Aung San Suu Kyi et tout un peuple qui l’attendait depuis 1989.Une de mes images préférées est le départ d’Aung San Suu Kyi suivie de Su Su Lwin après son discours à Tongwa. C’était juste après le coucher du soleil, la lumière dorée et la poussière donnait une consistance à la fois irréelle, émouvante et épique à la scène. Je me souviens très bien de ma jubilation en capturant cette image.

publié le 21/02/2013

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