Interview de Christophe Reltien, chef du Bureau de l’Office humanitaire de la Communauté européenne (ECHO) à Rangoun

Le Bureau de l’Office humanitaire de la Communauté européenne (ECHO) en Birmanie est dirigé depuis 2008 par un Français, Christophe Reltien, qui partage avec « France-Birmanie » son expérience et sa vision de l’aide humanitaire, occasion de rappeler l’importance que celle-ci continue à revêtir dans un pays qui, bien qu’en transition, reste très exposé aux crises humanitaires qu’elles soient d’origine naturelle ou politique.

1- Depuis combien de temps êtes-vous en Birmanie et quelles sont les circonstances qui vous ont amenées à y travailler ? Quels sont les principaux changements que vous avez pu observer depuis votre arrivée en Birmanie ?

Je suis arrivé à Rangoun en 2008, juste après le dramatique épisode du cyclone Nargis. En réponse à l’ampleur de cette catastrophe, l’aide humanitaire européenne a déployé de larges moyens pour répondre aux besoins immédiats.
Evidemment, aujourd’hui les systèmes politique et économique du pays sont en cours de transformation. Mais j’ai pu observer depuis 2008, la préparation de cette transformation, non seulement au sein de la classe dirigeante mais aussi et surtout parmi les gens qui avaient et ont toujours énormément d’attentes et d’énergie pour participer à cette nouvelle étape pour leur pays.
Le premier principal changement que je noterais, surtout depuis 2011, est la naissance et la croissance vertigineuse des embouteillages en ville. Je suis nostalgique des conduites solitaires sur Pyay Road en pleine journée !
Rangoun, ville calme au rythme plutôt tranquille, est devenue une véritable ruche en seulement quelque mois, les immeubles poussent à une allure effrénée et les loyers suivent cette tendance. Tout n’est pas négatif dans cette croissance rapide : nous trouvons maintenant plus de restaurants, plus de bars ; les approvisionnements sont plus aisés et variés ; le parc des voitures taxis s’est modernisé (enfin !..) ; il y a plus d’avions pour voyager. Le billet de 1 000 kyats a été dépassé par le billet de 5 000, rapidement doublé par une coupure de 10 000, et les ATM se sont mis à distribuer tous ces billets de banque...

2- Comment s’est passé votre rencontre avec la Birmanie ? Qu’est-ce qui vous a le plus étonné, le plus plu quand vous êtes arrivé ?

Je suis arrivé après le passage d’un cyclone et en saison des pluies. La région du delta était dévastée. On a connu mieux comme introduction. Malgré tout, la population de Rangoun (et d’ailleurs) était entièrement mobilisée pour porter assistance aux familles dans le delta en dépit de nombreuses contraintes, alors que les organisations internationales avaient très peu de possibilités de le faire. Pour moi qui travaille dans le domaine de l’humanitaire, cette première impression m’a positivement et profondément marqué.

3- Pouvez-vous nous présenter l’action humanitaire de l’Union Européenne en Birmanie (priorités et montants) ?

En Birmanie, l’aide humanitaire européenne, peut-être plus connue sous son surnom ECHO, soutient dans les zones de crise, l’action des organisations humanitaires comme les O.N.G. européennes, les agences des Nations Unies, et le C.I.C.R.
ECHO finance des programmes humanitaires dans le pays depuis 1994, et a ouvert un bureau à Rangoun en 2005. Les premières interventions ont aidé et continuent de porter assistance aux populations musulmanes vivant dans le nord de l’Arakan.
ECHO a financé les opérations d’urgence consécutives aux catastrophes naturelles comme le cyclone Nargis, le cyclone Giri, le tremblement de terre dans l’état Shan, et les grandes inondations dans tout le pays. ECHO a aussi apporté son soutien lorsqu’une épidémie de polio s’est déclarée dans le pays nécessitant une campagne de vaccination massive pour les enfants.
Depuis 2012, ECHO intervient principalement dans les deux crises sévères qui affectent les états d’Arakan et du Kachin. En 2013, 23 M€ ont été alloués pour ces deux crises en soutien à différentes opérations d’urgence, notamment dans les secteurs de la sante, de la nutrition, de la sécurité alimentaire, de la fourniture d’abris, de l’approvisionnement en eau et d’assainissement, et de la protection des personnes les plus vulnérables.
En parallèle, ECHO soutient un programme de préparation aux catastrophes naturelles, principalement orienté vers les zones côtières en raison des risques élevés liés aux cyclones et aux tempêtes tropicales, et dans la partie centrale du pays en relation avec les risques de tremblements de terre.

4- Quelle est la spécificité de l’aide de l’UE en Birmanie par rapport à d’autres acteurs de l’aide humanitaire et par rapport à d’autres pays dans lesquelles l’UE intervient ?

L’aide humanitaire européenne est aussi et avant tout le reflet de la volonté solidaire des populations européennes, et pas seulement une intervention provenant de l’institution européenne. Le concept peut paraitre un peu vague, mais un citoyen danois, espagnol ou français peut se revendiquer comme participant indirectement à ce que ECHO fait dans le pays.

5- Le principe du partenariat est au cœur de l’action humanitaire, action qui mobilise en général de nombreux acteurs : quels sont les principaux défis dans le domaine de la coordination de l’aide sur le terrain ?

Garder en tête la notion d’efficacité, faire le mieux possible pour le maximum de bénéficiaires avec ce dont on dispose réellement. Les différences entre les types d’organisations, les différences de stratégies d’intervention, de moyens, d’analyses de situations notamment existeront toujours, mais dans le cœur de l’action, cette notion d’efficacité au bénéfice des victimes doit primer.

6- Les Etats-membres de l’UE présents en Birmanie sont également d’importants contributeurs dans le domaine de l’aide humanitaire ; comment faites –vous pour réaliser au mieux la coordination entre l’aide de l’UE et celle des différents Etats-membres ? Comment concevez-vous la coordination de la réponse humanitaire en Birmanie ?

La coordination de l’aide humanitaire n’est pas uniquement un rôle dédié aux bailleurs de fonds. Ce rôle incombe surtout aux Nations Unies, mais néanmoins lors des crises, les bailleurs de fonds se réunissent régulièrement pour partager l’information et discuter de leurs stratégies.
Actuellement, le système de coordination en place est un système traditionnel que l’on peut retrouver dans de nombreux autres pays avec ses points forts mais aussi ses limites.

7- Quels sont, selon vous, les défis principaux que devront relever les acteurs humanitaires en Birmanie dans les prochains mois ?

Essayer d’obtenir et de maintenir l’accès aux populations affectées par les différentes crises afin de délivrer l’assistance et faire en sorte que les principes humanitaires, reconnus mondialement, soient respectés.

8- L’action humanitaire nécessite de s’inscrire dans une perspective de développement : quels sont les actions entreprises à cet effet par ECHO en Birmanie.

ECHO intervient toujours en collaboration avec les services du développement de l’Union européenne, spécialement en ce qui concerne l’après crise, la phase de stabilisation et de réhabilitation. Un des points clés, auquel les services de l’aide humanitaire et du développement européens attachent beaucoup d’attention est la complémentarité des actions. Il s’agit de faire en sorte autant que possible qu’en phase de sortie de crise la situation soit favorable à la mise en place d’activités de réhabilitation qui laisseront elles-mêmes place aux activités de développement sur le long terme.
Dans l’état du Kayah, par exemple, des programmes d’approvisionnement en eau, financés par ECHO pour des communautés affectées par la situation de conflit qui existait alors, ont laissé place au cours de l’année 2011 à des programmes de développement rural, financés par les services de développement de l’UE, comprenant notamment la consolidation des systèmes hydrauliques dans ces mêmes villages.

9- Le secteur humanitaire est en pleine évolution : que pensez-vous de sa composition future (surtout de l’augmentation de donateurs privés), de sa professionnalisation et de ses pratiques ?

Vaste débat et les variations d’opinions doivent certainement remplir plusieurs milliers de pages sur la plupart des moteurs de recherche.

publié le 06/05/2014

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