Interview de Sandra Wint Tun

Artiste multidisciplinaire, Sandra Wint Tun, née en 1971, a étudié avec les artistes U Lunn Gwe et Kyaw Lin. Elle expose ses œuvres depuis 1994. Elle a organisé des expositions en solo en 2010, 2012, et 2013. Récompensée en 2012 par le 4ème prix du « festival de la Photo de Rangoun » (YPF) avec son essai photographique intitulé « Vouloir être une nonne », elle a remporté le grand prix du YPF en 2013 avec « Ma quête sans fin ». A quelques jours de la 6ème édition du YPF organisée par l’Institut Français de Birmanie et parrainé pour la 3ème année consécutive par Daw Aung San Suu Kyi, elle répond aux questions de « France-Birmanie ».

1. Qu’est-ce qui vous a amenée à faire de la photo ? Quel est votre parcours ? Pourquoi et comment vous êtes-vous inscrite au Festival de la Photo de Rangoun ?

A la base, je suis une artiste multidisciplinaire et pas une photographe. Je mets en place des installations, de l’art musical, des collages. Je travaille avec des matériaux déjà utilisés. Je rassemble des vieux journaux : je prends des photos, que je peins puis je les utilise pour faire des collages. Dans le même temps, j’écris des histoires pour enfants et des bandes-dessinées en utilisant des photos, des dessins et du collage. J’ai souhaité participer à l’atelier de travail proposé par le YPF car il s’agissait de faire un photoreportage : le but était de raconter des histoires. Je voulais trouver quelque chose de novateur et changer mes collages via un nouveau medium.


2. Dans quelles circonstances vos photoreportages, qui ont remporté respectivement le premier prix de l’édition 2013 du Festival de la Photo de Rangoun, et le 4ème prix en 2012 ont-t-ils été réalisés ? Pourquoi avoir fait le choix d’un reportage sur une nonne puis sur un chien en papier mâché ? Quels éléments principaux ont nourri votre réflexion ?

“Vouloir être une nonne”

La plupart des femmes aiment la beauté, en particulier les adolescentes. Malheureusement, un grand nombre de parents ne peuvent pas s’occuper de leurs filles et les envoient dans les écoles des monastères. Qu’elles aient envie de devenir une nonne ou non, elles n’ont pas le choix. Voilà pourquoi j’étais intéressée par ce sujet. En tant que nonne, l’idée de beauté est très compliquée. Les nonnes travaillent dur comme des hommes mais sont toujours des femmes. Elles aiment porter des accessoires sur leur tête, elles aiment la musique et la danse. La question de la féminité se pose de manière constante.

En tant qu’artiste, je ne voulais pas les déranger. J’ai donc décidé de vivre avec elles pendant un moment (trois fois par semaine) pour faire partie de leur environnement. Elles ne portaient pas attention à ma présence. J’ai réussi à saisir leurs mouvements, leurs activités.

A l’origine je souhaitais travailler avec un enfant et non un adulte car je pouvais ainsi éluder la question de la vocation qui ne se pose pas vraiment pour un enfant. L’enfant n’a pas le choix. Parfois, lorsqu’elles sont adultes, les nonnes choisissent de rentrer dans leur village afin de devenir de simples vendeuses ou occuper d’autres fonctions, souvent pour des raisons familiales. Elles se doivent en effet de gagner de l’argent pour aider leur famille. La jeune nonne que j’ai photographiée a elle-même le monastère pour rentrer chez elle.

Lorsqu’on se rend sur place, on constate que le monastère est un véritable refuge, un refuge bouddhiste certes, mais dont la vocation n’est pas seulement religieuse. Ainsi une des nonnes que j’ai rencontrée est handicapée mentale. Les nonnes ont aménagé un petit espace pour elle afin qu’elle puisse vivre parmi les autres. Chacune a tellement de raisons d’aller au monastère pour y vivre…

« Ma quête sans fin »

Un jour j’ai trouvé le petit chien –qui est la « vedette » du reportage- dans un coin de rue. L’usine de papier-mâché où il avait été fabriqué l’avait placé là afin de le faire sécher au soleil. J’ai trouvé ce chiot si curieux dans sa manière de me regarder. A l’époque, il ne s’agissait que d’un chiot à l’état brut, non peint. Je l’ai choisi et ai pris des photos de lui dans d’autres endroits. Son « périple » est ensuite devenue une histoire.

Ce drôle de chiot est constamment à la recherche de quelque chose, comme nous le sommes. Tout le monde souhaite être tranquille, tout le monde souhaite une vie calme, mais les gens passent leur temps à se battre. Le chiot veut quelque chose. Mais lorsqu’il le trouve, cela devient de plus en plus compliqué. Nous oublions l’indépendance de notre esprit. Le chiot réalise finalement que la liberté se trouve à l’intérieur de lui-même. La paix nous est intrinsèque...

3. Que préférez-vous dans le photoreportage ? Comment construit-on un reportage photo ?

Au début, je fais une simple esquisse en choisissant un thème. Parfois il ne s’agit que d’un titre. Je prends ensuite un grand nombre de photos. Cela fonctionne quelquefois et correspond au thème que j’avais choisi. Parfois le thème change à mesure que je travaille et je finis par le changer. Je préfère les photoreportages. Mais j’en suis toujours à la période d’essai, je n’ai pas encore vraiment trouvé de plan de construction !


4. En remportant le premier prix du Festival de la photo, vous avez gagné une résidence de trois mois à l’Ecole Supérieure Nationale de la Photographie à Arles. Pouvez-vous nous en dire plus ? Que vous a apporté cette expérience ?

J’avais peur d’aller là-bas car il s’agit d’une école de photographie et je n’étais pas une photographe à l’origine. J’avais donc préparé quelque chose, mais en arrivant à Arles j’ai réalisé que je ne pourrais pas utiliser ce que j’avais préparé. C’était difficile.

J’ai cherché dans les cartons de l’école et j’ai trouvé des négatifs de films. J’en ai choisi quelque uns, je les ai scannés et imprimés. Tout cela sans utiliser Photoshop : la partie technique me pose problème, je ne veux pas l’utiliser. Certaines images sont vraiment intéressantes, mais d’autres non. J’ai effectué des collages avec certaines d’entre elles en utilisant des feuilles d’or. C’était un travail nouveau pour moi.

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Photo par Sandra Wint Tun

L’école de photographie était étrange pour moi. A Rangoun, quand vous souhaitez imprimer quelque chose, il suffit de donner la carte mémoire dans un magasin et le tour est joué. En France on utilise une pièce sombre. Mais je n’ai pas suivi ce processus, j’ai simplement fait mon collage.

Ce qui était fabuleux là-bas, c’est qu’on nous laissait penser différemment. On nous poussait à essayer tant de choses ! Je suis vraiment heureuse de cette expérience. Je me suis faite piégée par quelques règles et des détails techniques mais l’école a ont entièrement accepté mon travail quoique je fasse.

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Photo par Sandra Wint Tun


5. Avez-vous déjà en tête un prochain projet ?

Je travaille actuellement avec des enfants de rue pour un atelier de travail lié au Festival de la Photo de Rangoun de 2014. C’est un tout autre monde pour moi. Ces enfants sont nés, que leurs parents le souhaitent ou non. Faire partis d’une famille de la rue est difficile. Leurs parents demandent à ces enfants de trouver de l’argent même s’ils sont très jeunes. Les parents ont la quarantaine : ils sont assez jeunes pour travailler eux-mêmes ! Certaines jeunes filles n’ont pas de parents, et ne peuvent donc aller dans les écoles des monastères. Elles ont de mauvaises fréquentations. Certaines ONG les aident à trouver un abri mais elles préfèrent retourner dans la rue, là où elles se sentent libres. Certains enfants finissent dans les rues après avoir été maltraités par leurs parents ou leurs beaux-pères.

Il y a aussi des travailleurs de rue qui sont employés au marché Mingalar (Mingalar Zay) et au marché aux poissons, où ils s’occupent des livraisons. Je les ai rencontrés grâce à des amis qui travaillent dans des ONG. Ils disent qu’un mois dans les rues change leur comportement pour six ans. Mais il existe des histoires positives aussi. Une fille a terminé l’école secondaire dans un refuge et travaille désormais dans une boulangerie. Certains d’entre eux vont à l’école, et on leur apprend à lire et à écrire.

Je travaille notamment avec un garçon de 10 ans. Il ne peut pas lire ou écrire mais il prend de très belles photos. Il est né dans la rue, et se fait gronder par sa mère quand il prend des photos. Elle veut qu’il retourne vendre du tabac. Il vient avec moi, prend quelques clichés, et repart rapidement travailler. Plus tard il souhaite devenir chauffeur de bus. Il récite les chiffres de un à cinq en chantant. Le fossé du savoir et de l’’éducation entre les citoyens birmans devient de plus en plus grand.

Les enfants des rues sont toujours un peu sauvages et aiment la liberté. Ils mentent tous sur leur âge. En général, je travaille avec trois enfants pendant deux heures. Cela les aide à se responsabiliser et à faire attention aux choses. Leurs visages s’illuminent quand je leur dit que leurs noms seront inscrits sous les photos pendant l’exposition.

6.Pour terminer, quelques mots pour les participants de l’édition 2014 ?

J’appréhende la photographie en tant qu’artiste. Chacun peut trouver sa propre voie.

publié le 28/01/2014

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