Interview de Thant Myint-U, Président du Yangon Heritage Trust

En raison de la multiplication des projets immobiliers d’envergure, la face de l’urbanisme à Rangoun a profondément changé ces dernières années, jusqu’à mettre en péril le patrimoine urbain de la ville. Le Yangon Heritage Trust (YHT) s’emploie depuis mars 2012 à préserver ce patrimoine, notamment les anciens bâtiments coloniaux du centre-ville.

A sa tête, Thant Myint-U, petit-fils d’U Thant, ancien secrétaire général de l’ONU, est parvenu à diversifier les activités du YHT, des actions de plaidoyer auprès du gouvernement à la sensibilisation du public, en passant désormais par des activités de conseil auprès des autorités de la ville de Rangoun. Diplômé de Harvard et de Cambridge, ancien porte-parole de la force de protection des Nations Unies en ex-Yougoslavie, Thant Myint-U a récemment été classé par le magazine américain Foreign Policy parmi les « 100 plus grands penseurs de 2013 » du fait de ses actions pour « bâtir le futur de Rangoun en préservant son héritage ».

JPEG - 14.4 ko
Thant Myint-U et Aurélie Filippetti, ministre française de la culture et de la communication (décembre 2013)

En décembre dernier, Thant Myint-U avait accueilli la ministre française de la culture et de la communication au siège de son association dont la directrice, Daw Moe Moe Lwin se rendra en juin prochain à Paris et à Lille. Thant Myint-U répond aux questions de « France-Birmanie ».

Qu’appréciez-vous en particulier à Rangoun ? Pourriez-vous nous donner les raisons de votre attachement à l’héritage de la ville ?

Il serait difficile d’isoler quelque chose en particulier car c’est plutôt la manière dont l’ensemble est disposé qui me plaît. Je pense que dans les années 1930 et 1940 Rangoun constituait un chef d’œuvre de l’urbanisme. La ville était très bien équilibrée entre le centre-ville (downtown), la pagode Shwedagon, les lacs et les parcs. Chaque partie était ainsi réfléchie afin que la ville soit « vivable » pour les habitants.

Aujourd’hui les atouts majeurs de la ville sont selon moi le côté verdoyant et l’architecture qui subsiste dans le centre-ville. Parmi les villes majeures d’Asie, Rangoun constitue en effet le dernier exemple d’un paysage urbain de la fin du XIXème siècle, début XXème siècle.

Les 2km2 du centre-ville sont les seules restes de cette époque, d’où leur côté précieux. Pour la grande majorité des Birmans, dont les besoins immédiats se situent plus en termes d’électricité et d’infrastructures, cela n’apparaît pas comme une priorité mais je sais que si nous ne faisons rien maintenant, les citoyens birmans regretteront cet espace dans une trentaine d’années quand tout sera détruit.

Le fait que ces bâtiments soient souvent d’inspiration britannique ne pose-t-il pas problème dans la définition d’une architecture typique de Rangoun ?

Il est vrai que certains édifices rappellent ceux de Glasgow ou de Liverpool, mais la plupart d’entre eux ont été adaptés à l’environnement de Rangoun, tandis que d’autres sont de beaux exemples de mélanges des styles, ce qui les rends unique en leur genre.

Si vous regardez les bâtiments qui entourent le Yangon Heritage Trust, vous avez peu de chance de vous croire dans les rues de Londres, les bâtiments ont été adaptés à Rangoun. Ce raisonnement ne s’applique pas seulement aux bâtiments construits par les Britanniques, mais aussi à ceux érigés par les différentes ethnies avec des influences religieuses. Je pense notamment aux temples Sikh, à l’église arménienne ou à la synagogue qui font tous partis d’un même ensemble.

L’architecture reflète la cohabitation entre différentes communautés qui ont vécu de manière pacifique pendant plus de 150 ans. Une partie de notre mission est aussi de donner aux habitants la fierté d’appartenir à un tel ensemble cosmopolite.

La sensibilisation du public constitue dès lors une de vos priorités ?

Absolument. Lorsque j’ai rencontré le président U Thein Sein la première fois, celui-ci m’a encouragé à travailler sur la sensibilisation du public et de l’ensemble de la classe politique. Il m’a demandé de parcourir les radios et chaînes de télévision afin d’expliquer à nos concitoyens pourquoi ce sujet était important.

Notez-vous un intérêt grandissant auprès des jeunes ?

Lorsque nous organisations des visites gratuites du centre-ville, les inscriptions sur Facebook sont complètes en deux heures. Il existe un intérêt et une demande immenses, que nous voyons aussi par la présence de plus en plus nombreuse des médias.

La clé est de fournir au gouvernement mais aussi aux citoyens un plan urbain réaliste. Nous ne pouvons pas nous contenter de dire : « Ne détruisez pas ce bâtiment », il faut aussi proposer un plan global qui profite aux habitants du quartier et qui par la même occasion permettre de sauver l’ensemble des édifices. Il s’agit donc d’un plan urbain de développement et pas seulement de préservation.

L’une de nos principales actions est de collecter des « visualisations ». Pour quelqu’un qui n’est jamais sorti du pays, ou ne s’est rendu qu’à Bangkok ou dans une ville chinoise, il est difficile d’imaginer comment le neuf et le vieux peuvent cohabiter, et de quelle manière cette cohabitation peut être harmonieuse. Cette réflexion s’applique notamment pour le front de mer, où les quais peuvent devenir accessibles, verts et modernes. Ce sont ces visualisations que nous essayons de rassembler auprès d’architectes.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les projets concernant les quais de la Yangon River ?

A l’origine, l’objectif du gouvernement était de conserver les infrastructures du port industriel et de prendre les espaces situés entre ces dernières pour bâtir des édifices élevés qui auraient abrité des appartements de type « condo ». Nous avons estimé que ce plan reviendrait à bâtir un mur autour de la rivière qui donnerait une sensation d’étouffement de la ville. Rangoun a été faite de manière à être aérée par le vent de la rivière.

A la place, nous avons proposé que le terminal de ferry soit modernisé et que plusieurs hectares environnants deviennent un parc public dans lequel les habitants de Rangoun pourraient venir se détendre face à la rivière. Les anciens entrepôts à côté du parc deviendraient ainsi des restaurants, des magasins, autour desquels graviterait une promenade. Les bâtiments élevés seraient construits après cette promenade, ce qui aurait le mérite d’augmenter la valeur à long-terme de ces bâtiments. Nous souhaiterions avoir un plan pour le front de mer dans son ensemble, mais je pense qu’il s’agit déjà d’un bon début.

Pourquoi s’intéresser à cet héritage architectural plutôt qu’à l’habitat birman traditionnel ?

Il est vrai que les pagodes, stupas et temples font intrinsèquement partis de la culture birmane et que les besoins en terme de préservation et de restauration de ces édifices sont importants, notamment d’un point de vue touristique. J’ai décidé de m’intéresser aux paysages urbains de Rangoun car je savais que ces derniers étaient bien plus menacés.

Nous avons recensé les bâtiments du centre-ville de Rangoun et en avons dénombré près de 6 000. Plus de 1 000 bâtiments érigés avant 1960 ont été démolis sur les vingt dernières années, il en reste à l’heure actuelle environ 2 500. Lorsque j’ai commencé ce travail de recensement, j’avais le sentiment que si rien n’était fait, nous pouvions perdre l’ensemble de ces bâtiments très rapidement.

Des personnes au gouvernement m’ont même confié qu’ils avaient récemment pris conscience de la valeur de ces édifices, ce qui a rendu notre tâche d’autant plus urgente. Ces deux dernières années, nous avons empêché 40 projets de destruction.

Comment empêchez-vous les démolitions ?

Une grande partie de notre travail prend la forme d’activités de plaidoyer auprès du gouvernement. Nous avons été en contact étroit avec celui-ci ces deux dernières années, et avons désormais un contact journalier avec les autorités de la ville, le Yangon City Development Committee (YCDC), ainsi qu’avec le bureau présidentiel. Les autorités n’ont pas été difficiles à convaincre lorsque nous avons démontré le préjudice que représenteraient de telles démolitions.

Nous sommes aussi parvenus à arrêter plusieurs projets de construction qui, à nos yeux, auraient mis en péril les bâtiments existants. Nous avons aussi un accord de principe avec le gouvernement sur la délimitation de la zone à préserver, qui s’étend de Chinatown à la gare centrale sur une surface d’environ 2km2 le long de la rivière. Tout cela est le résultat de nos actions de plaidoyer auprès d’un gouvernement qui s’est montré réceptif. Néanmoins, nous restons vigilants sur le fait que ces projets ont été mis sur « pause » et peuvent redémarrer. Voilà pourquoi nous avons besoin du soutien du public, mais aussi d’un plan de développement avec des solutions économiques.

Nous ne partons pas de zéro, mais d’un niveau encore inférieur à cela. Ce n’est pas comme si nous avions un paysage « normal » sur lequel il suffit de mettre en place des règles. Il y a en fait une imbrication de plusieurs enjeux, liés à la propriété, à des questions juridiques, à l’approvisionnement en eau et en électricité. Si tous ces enjeux ne sont pas pris en compte dans la définition d’un cadre urbain, il sera impossible de réussir.

JPEG - 20.4 ko
Thant Myint-U et Aurélie Filippetti, ministre française de la culture et de la communication (décembre 2013)

Existe-t-il un cadre juridique qui puisse permettre la protection des vieux bâtiments ?

Non, voilà pourquoi le bureau présidentiel nous a demandé de rédiger un projet de loi sur la sauvegarde du patrimoine de Rangoun (« Conservation Law »), projet qui a été transmis au gouvernement de la ville. Cela constitue une bonne première étape vers la protection juridique de notre patrimoine. A l’invitation du maire de Rangoun, nous avons aussi travaillé à la mise en place d’un nouveau plan urbain de la ville qui sera validé, je l’espère, le mois prochain.
Au sein de ce nouveau plan urbain, il serait impossible de construire des bâtiments dont la taille dépasserait celle de ceux déjà existants dans la zone à préserver dans le centre-ville. L’objectif d’une telle mesure est de couper l’herbe sous le pied des promoteurs immobiliers qui souhaitent démolir les anciens bâtiments au motif d’en construire des plus élevés.

Trouvez-vous des soutiens parmi les hommes d’affaires ?

Nous avons reçu le support de Capital Diamond Star Group, de Serge Pun (Yoma), mais aussi des hommes d’affaires étrangers, comme ceux du Shangri-La. Notre objectif est de construire une vision commune autour de la zone historique à protéger. Je ne suis pas opposé à la construction de bâtiments modernes, même élevés, dès lors que ceux-ci s’intègrent à l’espace. Une vision commune regroupant nos soutiens, les investisseurs et l’ensemble des parties prenantes sera la base de la création d’un paysage harmonieux de Rangoun.

Sur quels types de financements repose le Yangon Heritage Trust ?

L’organisation repose sur des financements privés, ainsi que sur des dons de gouvernements, notamment suisse, australien, néo-zélandais, et bientôt norvégien. Nous avons aussi reçu le soutien de la Rockefeller Foundation, mais la majorité des fonds proviennent de dons individuels.

Que suggériez-vous à quelqu’un – un individuel ou une entreprise – qui souhaite s’impliquer dans la restauration d’un vieux bâtiment ?

Nous avons besoin d’aide dans de nombreux domaines : de volontaires pour les visites de la partie downtown que nous organisons, ainsi que des personnes qualifiées dans l’urbanisme et la sauvegarde du patrimoine.

Deux types de personnes nous intéressent particulièrement : des designers graphiques, qui pourraient nous aider dans la production de contenus dans nos actions de plaidoyer, et des personnes qualifiées dans le secteur de la construction qui sachent mettre des briques ensemble. Il est en effet frappant de constater que peu d’ouvriers birmans ont une expérience dans la construction avec des briques

Parlons un peu de vous… Vous êtes membre du Conseil National Economique et Social et conseiller spécial du gouvernement au Myanmar Peace Center. Avez-vous pour ambition de jouer un rôle grandissant à l’avenir ?

J’ai en tout cas l’intention de jouer un rôle continu, au moins jusqu’aux élections de 2015. Je verrai par la suite mais je me sens déjà très engagé avec mon rôle au sein du YHT. Concernant le processus de paix avec les différents groupes ethniques armés, mon implication dépendra de leurs avancées.

A quel point êtes-vous confiant dans le processus de paix ?

Dans un sens, je suis très confiant car j’ai l’intime conviction que plus personne ne souhaite la guerre en Birmanie. Tous les acteurs majeurs veulent voir un processus couronné de paix. Nous ne sommes plus en 1964 lorsque les négociations avaient été rompues et que tout le monde était satisfait de reprendre les armes. Tout le monde est désormais conscient que le reste de l’Asie a pris de l’avance sur la Birmanie, c’est pourquoi personne ne veut être l’instigateur d’un échec qui retarderait encore plus l’avancée du pays.

Mais ce processus est très difficile. Même si nous parvenons à un accord de cessez-le-feu d’ici un ou deux mois, resteront en suspens deux grandes questions : quel futur pour les forces de sécurité et une potentielle intégration dans l’armée birmane, sachant qu’il existe non seulement 17 ou 18 groupes armés mais aussi et surtout près de 700 milices ? Et enfin, comment transformer les zones frontalières birmanes d’espaces semi-criminels où règne une économie souterraine à un espace économique légitime et légal qui profiterait à l’ensemble de la population. Encore aujourd’hui, les intérêts particuliers animés par des activités de contrebande l’emportent.

Depuis fin 2013, le Service de Coopération de l’Ambassade de France travaille en lien avec le Yangon Heritage Trust à l’élaboration d’un projet pilote visant à réhabiliter certains bâtiments coloniaux privés du centre urbain (deux rues sont d’ores et déjà identifiées). Outre un appui à la réfection des façades, le projet ciblera également les conditions de vie des habitants (salubrité, sécurité), cela en veillant à l’implication des services urbains (voirie, déchets, qualité de vie) et la cohésion sociale (création d’associations d’habitants). Un appui financier de collectivités territoriales françaises est envisagé à moyen terme (coopération décentralisée) ainsi que l’assistance technique de professionnels français du secteur.

publié le 04/06/2014

haut de la page