Interview du Docteur Ma Thida, écrivaine et journaliste

Au cours de l’année 2012, 9 journalistes birmans se sont rendus en France dans le cadre du programme d’invitation de journalistes étrangers mis en place par le Ministère des Affaires Etrangères. Le Docteur Ma Thida, médecin de formation, écrivaine et journaliste, a eu l’occasion de se rendre à Paris dans le cadre de ce programme. Personnalité en vue de la scène intellectuelle de Rangoun, militante engagée pour les droits de l’homme et la démocratie, Ma Thida qui a fait de la mobilisation de la jeunesse une de ses priorités est éditrice au sein d’une société qui publie deux magazines Shwe Amutay et Teen Magazine, tirés respectivement à 7000 et 3000 exemplaires, et produit programme de radio Alindan (Rayons de lumière) très appréciés par les jeunes. Elle nous fait le plaisir de répondre à l’interview de France-Birmanie afin de partager sa découverte des médias français et sa vision du développement des médias en Birmanie.

- Au cours de votre voyage, qu’est ce qui vous a le plus étonnée. Qu’avez-vous pensé de la situation de la presse en France ?

C’était la troisième fois que j’allais en France et le voyage ainsi que tout ce que j’ai vu ne m’étonnent plus vraiment. Cependant, il y a une chose qui m’a agréablement surprise et que j’ai beaucoup appréciée lors de ce séjour : la découverte du journal Le Canard Enchainé. C’est un journal satirique qui existe depuis 100 ans et qui est respecté par les Français et les Hommes politiques. C’est étonnant que pendant toutes ces années, il continue d’exister. Cela m’a vraiment impressionné.

La situation de la presse en France est, pour moi, encourageante surtout sur le plan de la liberté de la Presse. J’ai constaté aussi que la presse en France et la presse en générale s’oriente de plus en plus vers la presse en ligne et que la presse écrite est en déclin. Comme j’ai eu l’occasion de visiter les médias en ligne, je peux dire que la presse française est en train de changer, d’évoluer.

- Y a t-t-il selon vous des enjeux communs entre la presse française et birmane ?

Comme en France, la presse birmane s’oriente également vers la presse en ligne. La Birmanie est en retard sur tous les plans, notamment technologique mais l’accès à Internet va permettre aux birmans de lire les actualités en ligne. Sur ce point les enjeux sont communs entre la presse française et birmane. Ils sont bien sûr plus grands ici car nous sommes au début de la libéralisation de la presse et nous n’avons pas encore les personnes qualifiées dans ce domaine.

- Comment compareriez-vous le traitement de l’information en France et en Birmanie ?

Je veux insister sur le plan de la loi à l’égard du traitement de l’information dans les deux pays. En Birmanie les médias ne sont pas vraiment protégés par la loi, par contre en France les lois qui datent des années 1800 environ les protègent bien. Par exemple le journal Le Canard Enchainé est souvent attaqué devant la justice et on lui demande alors de payer des milliers d’euros pour dommages et la plupart du temps le journal gagne le procès où il ne doit payer qu’1 euro symbolique. Donc ce journal peut rester confiant.
En fait les lois françaises protègent la liberté de la presse en France. Il n’y a pas une loi pour les médias spécifiquement (media law) en France.

- Vous étiez en France l’année dernière lors de la campagne des élections présidentielles, comment avez-vous perçu le traitement des informations sur les élections et quelles différences avez-vous constatées avec la Birmanie ?

Là encore, je dois parler de la liberté de la presse. Pendant les élections en Birmanie, les médias n’ont pas la possibilité de traiter l’information très librement. Aussi, il reste encore beaucoup à faire pour donner l’égalité de chance à tous les partis politiques et pour que les informations soient traitées dans l’instant comme en France. Quand les informations sont traités instantanément et quand on regarde les candidats répondent aux questions en direct, on voit mieux les qualités et les faiblesses de ces derniers.
En France on peut suivre aussi les résultats des élections heure par heure mais en Birmanie nous n’avons encore les moyens d’obtenir les résultats des circonscriptions éloignées aussi rapidement.

- Lors de votre voyage en France, avez-vous découvert de nouvelles formes de journalisme ?

Oui, la façon de travailler des médias en ligne. Par exemple, il y a des systèmes d’abonnement aux médias en ligne et cela marche très bien. Il y a aussi des clubs de lecteurs où les membres peuvent participer à la rédaction des informations. Ces clubs travaillent surtout avec les journaux régionaux ce qui permet d’avoir plus d’informations dans les régions en France. Cela est très intéressant et ce genre de médias n’existe pas encore en Birmanie. Lorsque nous étions en France, nous avons pu visiter quelques rédactions qui publient uniquement en ligne.

- Des quotidiens privés sont désormais autorisés en Birmanie. Comment jugez-vous l’évolution de la liberté de la presse dans votre pays.

Je m’exprime très souvent sur la liberté de la presse, on ne peut pas encore parler de liberté de la presse uniquement parce qu’il n’y a plus de Bureau de censure. Il reste encore de nombreux problèmes à surmonter pour accéder à la liberté de la presse.
Premièrement, nous avons un problème de propriété, il faut une licence pour pouvoir éditer un journal et il est très difficile d’obtenir ce genre de licence. Les personnes comme moi (qui ont fait de la politique et qui étaient prisonniers politiques) n’obtiennent pas de licence. Le gouvernement en donne aux gens qui ne sont pas opposés à leur politique. Il contrôle la liberté de la presse de cette façon.
En France, si je me souviens bien, nous n’avons pas besoin de demander une licence pour éditer un journal, il faut juste en informer les autorités locales.
Deuxièmement, la presse en Birmanie est très centrée et contrôlée dans les trois grandes villes. Nous n’avons pas de journaux régionaux. Par exemple, en ce qui concerne les conflits dans le Kachin ou l’Arakan, nous ne recevons que les nouvelles données par les médias de Rangoun. Si nous avions des médias sur place, nous pourrions avoir des informations plus proches de la réalité.
Troisièmement, les Prix nationaux donnés aux médias n’ont jamais été considérés positivement car le choix et le système n’est pas juste ni libre. Il faut changer tout ça pour revaloriser ces Prix nationaux.
Je veux enfin ajouter que lorsqu’on crée des organisations ou associations d’écrivains, ou journalistes, j’aimerais bien qu’elles soient indépendantes. Je vois que ce n’est pas le cas des organisations actuelles. Même les associations comme Myanmar Journalists Association ne sont pas indépendantes à mon avis cela reste un point d’interrogation. Comme ces organisations ne sont pas indépendantes, leur voix n’est pas entendue non plus comme on le souhaiterait.

- Il semble que les Birmans qui disposent d’un grand choix de titres, notamment dans la presse hebdomadaire, sont de grands consommateurs de presse écrite. Observez-vous des évolutions ?

C’est difficile de dire que les Birmans sont des grands consommateurs de presse. A mon avis, les gens n’arrivent même pas encore à distinguer les informations, des rumeurs, des publicités et des ragots. Nous avons grandis sous les propagandes et nous ne savons pas encore très bien ce qu’est du vrai journalisme et de vrais journaux. On essaie de comprendre petit à petit.
Il faut aussi remarquer que les gens qui lisent les journaux sont surtout les gens des grandes villes, c’est encore très minoritaire.

- Vos magazines ciblent les jeunes. Quel type de presse les intéresse et quels messages essayez-vous éventuellement de leur faire passer ?

Suite à des problèmes financiers, j’ai arrêté ces magazines depuis deux mois. J’avais souhaité ouvrir un espace pour que les jeunes puissent s’exprimer, dire ce qu’ils avaient envie. Dans les autres magazines il n’y a pas vraiment de place pour ces jeunes et j’ai voulu leur donner une chance. Mais les jeunes Birmans lisent peu et privilégient avant tout les magazines « people ».

- Estimez-vous nécessaire d’améliorer la formation (initiale/continue) des journalistes birmans ? Quels sont, selon vous, les lacunes actuelles et les besoins dans ce secteur ? Que peut apporter une coopération internationale en faveur de la formation des journalistes en Birmanie, au-delà de la mobilisation de moyens financiers ?

Les Birmans lisent peu et je vois beaucoup de jeunes qui viennent passer les entretiens pour travailler en tant que journalistes en constatant trop souvent qu’ils ne lisent pas. En Birmanie les opportunités de travail sont peu nombreuses pour les jeunes. Actuellement avec le développement des médias, on observe quelques opportunités pour eux dans ce domaine mais les jeunes postulent sans être vraiment qualifiés. Ils ne sont pas tombés dans ce domaine par passion. Il existe à l’université, un équivalent d’un diplôme de licence en journalisme (Bachelor of Arts) mais ce n’est pas suffisant. En fait, on peut dire qu’il n’y a pas de formation des journalistes en Birmanie.
La coopération internationale peut faire beaucoup de choses positives mais s’il vous plaît ne faites pas de formations courtes sur une ou deux semaines. Cela ne sert à rien et c’est encore pire. Les gens qui ont suivi ces formations pensent qu’ils connaissent tout alors qu’ils ne connaissent rien en réalité.
Si cela est possible, il faudrait faire une vraie école de journalisme indépendante. Sinon, il vaut mieux participer par exemple à une remise à niveau du programme d’enseignement, à l’envoi de formateurs ou de matériel, ou encore en organisant des stages dans les médias à l’étranger etc.

publié le 02/05/2013

haut de la page