Interview du Professeur Jean-Jacques Jaeger, paléontologue

Une équipe internationale de chercheurs dirigée par le professeur Jean-Jacques Jaeger, IPHEP* (Université de Poitiers/CNRS) a découvert l’année dernière des restes fossiles de primates dans les dépôts sédimentaires de la formation de Pondaung dans le centre de la Birmanie, situés à environ 600km au nord-ouest de Rangoun.

Le professeur Jean-Jacques Jaeger nous fait le plaisir de répondre à l’interview de ce mois-ci :

1- Quel a été votre parcours ? Qu’est ce qui a suscité votre intérêt pour l’histoire et la paléontologie ? Est-ce pour vous un métier ou une passion ?

Lorsque j’étais jeune, je souhaitais devenir vétérinaire parce que je m’intéressais aux animaux. L’histoire en a décidé autrement ! je suis rentré à Normale Sup Ulm au lieu d’une école de vétérinaires et au cours de mes études, j’ai découvert un phénomène qui me passionne, qui est l’évolution ! Comment, pourquoi et à quel rythme les êtres vivants se transforment-ils au cours du temps ? pourquoi un petit singe de 300 grammes s’est-il peu à peu transformé en homme ? J’ai découvert ainsi que la connaissance de la "nature" n’avait aucun sens en dehors d’un contexte "évolutif", le pourquoi et le comment. Pour étudier l’évolution, aujourd’hui deux approches distinctes sont possibles : l’étude des génomes (ADN) et l’étude des fossiles ! Comme à mon époque la génétique évolutive n’en était encore qu’à ses débuts, j’ai donc choisi la paléontologie ! c’est en fait à la fois un travail (l’enseignement et la recherche) mais en même temps une passion : celle de la "connaissance" ! comprendre la nature des phénomènes évolutifs qui amènent les êtres vivants à se transformer au cours du temps, à s’adapter à un monde qui change perpétuellement ou à disparaitre, comme les dinosaures, il y a 65 millions d’années. J’ai donc mené une carrière universitaire, combinant enseignement et recherche, qui s’est déroulée dans 3 Universités essentiellement, Pierre et Marie Curie (Paris 6), Montpellier II, puis Poitiers !

2- Quand les primates fossiles ont-ils été pour la première fois découverts dans les dépôts de la formation de Pondaung ?

Les premiers primates de la formation de Pondaung ont été découverts au début du 20ème siècle par des géologues anglais, du Geological Survey of India, chargés de faire l’inventaire des ressources minérales de la Birmanie. Suite à leurs découvertes, des chercheurs américains ont décrits les premiers ces primates bizarres provenant des couches eocènes (37 millions d’années) de la Formation Pondaung.
Leur nature exacte est restée controversée près d’un siècle, jusqu’à ce que la reprise des recherches initiées par des chercheurs birmans en 1996, qui ont alors invité des équipes étrangères (Française, Japonaise, Etats-Unis) à se joindre à eux (1998). Ce n’est qu’à partir de cette période que la nature anthropoïde de ces primates (situés à la base de la lignée humaine) à commencé à être reconnue.

3- La mission paléontologique franco-birmane, que vous dirigez, est une mission internationale formée par plus de 20 chercheurs et doctorants de nationalité française, birmane, thailandaise et américaine dont les domaines d’expertise couvrent la géologie, la paléontologie et l’archéologie.
Depuis quand cette mission intervient en Birmanie et combien de fouilles le site de Pondaung a-t-il connu ?

Tout à fait ! Notre groupe Myanmar-Français est en fait un groupe international comprenant des chercheurs de diverses nationalités (thaïlandais, américains, hollandais, marocains) dont la composition change tous les ans en rapport avec les expertises nouvelles qui apparaissent être nécessaires pour améliorer la connaissance de ces primates, de leur ancienneté et de leur paléoenvironnement. Une approche pluridisciplinaire est indispensable pour comprendre les processus évolutifs. La première mission date de 1998 et mis à part une interruption d’une année en raison de changements politiques, elle a eu lieu tous les ans, quelquefois même deux fois par an, donc maintenant depuis 15 ans !

4- Quel est le principal intérêt du site ? Quel a été le résultat des dernières fouilles menées en Birmanie et quelles sont les implications majeures.

L’intérêt du site est considérable pour l’histoire ancienne de notre rameau évolutif, puisqu’il est maintenant acquis que notre rameau est apparu en Asie du Sud-Est et non en Afrique comme on le croyait. La découverte d’un petit singe fossile Bahinia, en 1999, à été un évènement majeur pour démontrer l’origine asiatique du rameau humain. Ce dernier migre vers l’Afrique il y a environ 40 millions d’années, où il a poursuivi son évolution jusqu’à l’Homo sapiens. Comprendre comment "notre" rameau est apparu, comment il s’est différencié de celui des autres "singes" est donc très important. Depuis, de nouvelles découvertes, viennent, tous les ans, jetter un éclairage plus complet sur ce phénomène ! L’an dernier par exemple, nous avons découvert une forme nouvelle de petit singe qui s’est avéré identique à une forme découverte en Libye dans des couches géologiques de même age, apportant ainsi la preuve directe de cette migration d’Asie vers l’Afrique !

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Machoire d’un petit primate anthropoïde, Ganlea megacanina, découvert dans la Formation de Pondaung (37 millions d’années). Taille réelle : 2,5 cm


5- Comment s’organise une journée de fouilles sur le terrain en Birmanie ?

Petit déjeuner "birman" à 7h, suivi par un départ des différentes équipes vers des sites distincts : certains vont prospecter (inspection des terrains en surface, mêtre carré par mêtre carré), pour y découvrir de nouveaux restes fossiles dégagés naturellement par les pluies de mousson, d’autres vont effectuer des fouilles sur des sites localisés, d’autres enfin vont tamiser dans l’eau des tonnes de sédiments prélevés dans des sacs et ramenés à la rivière la plus proche ! repas sur place à midi, livré par motocyclette ou char à boeufs, puis retour vers 17H au gite à confort fruste situé dans un village, celui de Bahin ou bien de Mogaung. Après douche puis diner, discussions à table entre les différents groupes, inventaire des fossiles découverts, préparation, moulages, tri du sédiment puis discussions concernant le projet du lendemain ! Coucher très tôt pour récupérer du dur travail de la journée ! Normalement, un véhicule très rustique, que nous louons, nous permet d’effectuer la plupart des déplacements pendant la saison sèche ! cette possibilité disparait instantanément dès que la pluie se manifeste ! reste alors la marche à pied ou les chars à boeufs ! Bien entendu, la difficulté de se déplacer rapidement est un facteur limitant important pour nos recherches !

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Vue générale d’un site fossilifère de la Formation de Pondaung : Thaminchauk

6- Existe-il un endroit où sont exposés les découvertes ? Un projet d’exposition ?

C’est le point noir de nos activités ! nos collections des années antérieures sont actuellement dispersées dans plus de 3 endroits distincts, mais tous sous le contrôle du Ministère de la Culture. Il serait souhaitable qu’elles soient regroupées dans un même endroit, rangées par année dans des meubles fermant à clef et entretenues par du personnel formé pour cette tâche ! En 2012, nous avons accueilli dans notre laboratoire de Poitiers un fonctionnaire du Ministère de la Culture (M. Aung Aung Khiaw) qui a participé à plusieurs de nos campagnes et que nous avons formé à notre discipline pendant un mois. Ce regroupement des fossiles recueillis depuis 15 ans est une condition initiale pour un projet d’exposition qui aurait un impact important auprès des Birmans, car ils sont très fiers de vivre dans un pays qui a joué dans le passé un rôle important dans l’histoire ancienne du rameau humain. En outre, la publication des résultats obtenus par une équipe Myanmar-Française dans la presse scientifique internationale contribue à valoriser le patrimoine scientifique et culturel de ce pays.

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L’Equipe Myanmar-Française sur le lac de barrage de Mogaung

7- Enfin de façon plus générale, pouvez-vous nous dire en quelques mots en quoi la paléontologie nous est-elle utile aujourd’hui ?

Les leçons du passé ! le passé nous éclaire et permet d’analyse la réaction de l’homme et des êtres vivants face aux modifications de notre planète. Ainsi par exemple, l’augmentation de la teneur en CO2 de l’atmosphère est un phénomène qui s’est produit de multiples fois dans le passé et la paléontologie nous permet d’analyser comment les êtres vivants ont réagi à ce phénomène et de nous mettre en garde concernant certains changements causés par l’homme susceptibles de mettre en danger la survie de notre espèce !

Enfin, connaitre nos origines anciennes et les mécanismes qui ont conduit à l’évolution du genre humain constitue un point majeur pour une espèce "intelligente".

publié le 01/04/2013

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