L’Irrawaddy, créateur de la terre birmane

Créateur de la terre birmane, gardien de son histoire, protecteur de ses mystères et symbole de l’identité nationale l’Irrawaddy est, par essence le fleuve des Birmans.

Dans cette première partie, l’auteur nous révèle succinctement les réalités physiques de ce fleuve méconnu. Une seconde partie sera consacrée à son impact sur l’économie de la république de l’Union de Birmanie.

Les vallées de l’Irrawaddy et de ses principaux tributaires, Myitngè, Mu, Chindwin, Mone et Mann, sont les berceaux historiques de la Civilisation Birmane. La majorité des anciennes capitales du royaume de Birmanie sont nées et ont prospéré sur ses rives : Hmawza, Tagaung Pagan, Sagaing, Ava, Amarapoura, Kyaukmyaung, Mandalay voire Rangoun. Depuis 2005 cette dernière a perdu sa primauté politique au profit de Nay Pyi Taw, mais conserve sa suprématie économique. Bien que la longueur de l’Irrawaddy soit moyenne (2.055 km) par rapport aux plus grands fleuves de la planète (Amazone, Salouen,Yang Tsé Kiang ), il possède une grande originalité : celle d’avoir la totalité de son bassin versant (415.000 km²) dans un seul et même pays, la république de l’Union de Birmanie.

Le fleuve naît de la confluence de deux torrents, le Nmai Hka (à l’est) et le Mali Kha (à l’ouest) qui prennent leurs sources au pied du plateau tibétain, de part et d’autre du massif enneigé de Tila (au nord de Putao, la ville la plus septentrionale de l’Union). Le plus puissant de ces torrents naît du glacier de Languela, tandis que le second prend sa source à l’ouest de cette zone montagneuse. Ces deux cours d’eau confluent à 46 km au nord de Myitkyina (la capitale de l’Etat Kachin), à Myitsone, dont le nom signifie en birman-shan, « Les deux fleuves. » Le fleuve ainsi formé devient alors l’Irrawaddy. [1]

Il devra ensuite franchir une série de défilés avant d’atteindre une vaste zone deltaïque qui sépare le Golfe du Bengale de la mer d’Andaman. Le premier de ces défilés débute à Sinbo, où le fleuve s’engouffre dans des gorges impressionnantes qui s’allongent sur 65 km. Au point le plus étroit, sa largeur est réduite à 50 mètres. A l’est du défilé de Sinbo se trouve une autre vallée, nettement plus large, que les géologues ont identifié comme étant la vallée du proto-Irrawaddy, abandonnée par le fleuve à la suite de puissants mouvements tectoniques liés à la surrection de l’Himalaya. Ces mouvements ont rejeté le lit de l’Irrawaddy vers l’ouest.

Au sud de Bhamo l’Irrawaddy quitte son orientation nord-sud, amorce une courbe qui lui donne une nouvelle direction est-ouest, et se dirige vers Katha. Il traverse un second défilé encastré dans de profondes gorges bordées de falaises calcaires. Pour les géologues, ce tracé résulterait de la capture du proto-Irrawaddy par une rivière souterraine. La largeur du fleuve Irrawaddy est alors de 91 mètres. Au nord de Bhamo la puissance du courant et l’étroitesse de son lit rendent la navigation extrêmement périlleuse, raison pour laquelle les plus gros bateaux ne remontent pas le fleuve au-delà de Katha, ville située plus au sud. Les embarcations de plus faible tonnage poursuivent cependant jusqu’à Bhamo, ville située à 60 km de la frontière chinoise. A partir de Katha le cours du fleuve reprend une orientation nord-sud et, près de Thabeikkyin, traverse son troisième défilé, taillé cette fois dans des grès.

A Singu, ville située au débouché du troisième défilé, sur la rive orientale de l’Irrawaddy, au sud-est de l’ancienne capitale Kyaukmyaung, le cours de l’Irrawaddy s’élargit pour atteindre un kilomètre. La rive occidentale est bordée de terrasses formées par les alluvions du proto-Irrawaddy. Certaines sont exploitées par des orpailleurs tandis que d’autres ont donné naissance à une industrie de la poterie extrêmement originale. Jusqu’à Mandalay le lit du fleuve est alors émaillé d’îles extrêmement fertiles, telles Kathin, sur lesquelles s’est maintenue une culture villageoise traditionnelle. [2] Dans cette zone les eaux de l’Irrawaddy sont fréquentées par des dauphins qui, depuis des siècles, entretiennent des relations assez extraordinaires avec les pêcheurs.
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Au niveau de Mandalay le fleuve abandonne son sens nord-sud, contourne la pointe sud des collines de Sagaing et se dirige vers l’Ouest. Ce brutal changement de direction, dans une zone où aucun relief ne vient bloquer son écoulement vers le sud, s’explique par le fait que le proto-Irrawaddy a de nouveau quitté son ancien lit. Le cours originel, qui se prolongeait plein sud au pied du plateau Shan, empruntait les actuelles vallées de la rivière Samon (qui se dirige maintenant vers le nord) et du fleuve Sittang (qui coule vers le sud), avant de se jeter vers le Golfe de Martaban. [3] Entre deux et cinq millions d’années avant notre ère, la grande plaine de Birmanie centrale formait un immense delta constitué par les alluvions des protos-Chindwin Mu et Irrawaddy. Le climat tropical de cette zone est attesté par la flore qui s’y développait (palmiers, bambous, bois subtropicaux) et la faune qui la fréquentait (éléphants, rhinocéros, crocodiles). [4] Selon les géologues, les mouvements tectoniques liés au soulèvement du plateau Shan ont conduit à la capture du cours supérieur du proto-Irrawaddy par un affluent du proto-Chindwin. Par suite le proto-Irrawaddy s’est emparé du lit du proto-Chindwin et l’a fait sien.

Au niveau de Myinmu, l’Irrawaddy amorce une nouvelle courbe et se dirige vers le sud-ouest et sa confluence avec le Chindwin, son principal affluent, au sud de Yandabo. [5] Le lit du fleuve, désormais profondément enfoncé dans ses alluvions anciennes et parsemé de grandes îles fertiles, peut atteindre une largeur de plusieurs kilomètres. A partir de Nyaung-Ou-Pagan, la capitale du premier empire birman (1044-1287), le fleuve reprend définitivement sa direction nord-sud initiale. Au sud de Thayetmyo l’Irrawaddy s’engage dans son quatrième et dernier défilé qui traverse un chaînon de la chaîne de Pègou et se termine à Prome (Pyay).

A Prome le débit du fleuve varie entre 2500 m3/sec (février-mars) et 30.000 M3/sec (août). Au sud de cette ville ancienne le fleuve s’élargit et commence à déverser massivement ses alluvions : 260 millions de tonnes annuelles auxquelles s’ajoutent 48 millions de tonnes de matières dissoutes. L’ensemble donne naissance à une immense zone deltaïque qui commence à Myanaung (85 kilomètres au sud de Prome) et se poursuit sur 250 kilomètres jusqu’à la mer d’Andaman. L’Irrawaddy irrigue son delta avec ses neuf défluents dont le principal, la rivière Ngawun, qui coule au pied de la chaîne de l’Arakan, dessert un des plus vieux ports de l’Irrawaddy, connu des Portugais sous le nom de Cosima (Bassein/Pathein). La puissance érosive du fleuve serait une des plus importantes du monde. Ainsi l’érosion des roches de son bassin représenteraient une ablation des sols sur une épaisseur évaluée entre 2,58cm [6] et 30,48 cm [7] tous les 400 ans. Les quelques 308 millions de tonnes de sédiments collectés annuellement par le fleuve permettent à son delta de progresser sur la mer entre 480 m et 610 m par an. Depuis des millions d’années l’Irrawaddy est ainsi le créateur de la terre birmane.

[1Depuis juin 1989, il est désigné par les autorités sous le nom de "Ayeyarwady".

[2Cf : " Les villages de la vallée de l’Irrawaddy". Guy Lubeigt. Etudes Rurales, N°53-56. pp 259-299. Paris, 1974.

[3La ligne de partage des eaux entre ces cours d’eau, qui coulent en sens inverse, se situe au niveau de Yaméthin, au nord de Pyinmana et Nay Pyi Taw.

[4La formation géologique des "Sables de l’Irrawaddy", dont les couches sédimentaires s’empilent sur une épaisseur à 2000 mètres, est très riche en fossiles.

[5Le traité qui mit fin à la première guerre anglo-birmane fut signé dans ce village en 1826.

[6Dudley Stamp (1940). "The Irrawaddy River". Geographical Journal N°95, pp.329-329

[7Nyi Nyi (1967). Articles on the Physiography of Burma. Arts and Science University, Rangoun

publié le 28/02/2013

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