L’art décoratif des temples excavés de Shwe Ba Taung

Par Dr. Anne-May Chew, Laboratoire Péninsule Indochinoise - Ecole Pratique des Hautes Etudes

En Birmanie, l’architecture de style “colonial” débute au milieu du 19ème siècle avec la période de Mandalay (1857-1885). Pendant cette période les artistes birmans s’ouvrent aux idées nouvelles et cherchent leur inspiration dans les réalisations occidentales tout en restant fidèles à la tradition. Les derniers rois de la dynastie Konbaung (1752-1885), Mindon (1852-1878) et son successeur Thibaw (1878-1885), font alors venir des architectes italiens et français qui ont participé à la construction du palais royal et à la planification de la ville de Mandalay.

Les monuments excavés de Shwe Ba Taung appartiennent essentiellement à la période coloniale (1886-1948) et tout particulièrement, selon les inscriptions trouvées, au premier quart du 20ème siècle. La plus ancienne grotte aurait été excavée en 1896. Le style colonial de Shwé Ba Taung est caractérisé par des façades monumentales, sculptées dans les grès, inspirées de l’architecture occidentale.

Le complexe monumental de Shwe Ba Taung est situé à 200 km à l’ouest de Mandalay, au cœur de la zone sèche de la Birmanie Centrale. Le site se dresse à un kilomètre au sud du complexe de Po Win Taung (Voir France- Birmanie décembre 2013). Shwe Ba Taung recèle environ 130 temples-sanctuaires, tous de dimensions différentes, creusés dans la roche. Temples monumentaux et sculptures colossales sont ici installés dans des tranchées profondément excavées dans une épaisse couche de grès. Certains temples s’élèvent à six mètres de haut. On y accède par des passages étroits et des escaliers eux-mêmes taillés directement par des artisans dans la roche avec les outils rudimentaires tels que maillets en bois et les clous en fer.

JPEG

Parmi les monuments recensés à Shwe Ba Taung, seuls une cinquantaine peuvent être reconnus comme des temples véritables. Les autres sanctuaires se présentent comme des résidences troglodytiques destinées à abriter moines, fidèles ou pèlerins. Pour renforcer l’illusion et le trompe l’œil, les parties creusées se combinent avec des blocs de grès taillés sur place.

Des salles bien aménagées ornées de rangées de Bouddhas.

De nombreux temples ont une entrée unique mais la plupart sont percés de deux à six entrées. Ces sanctuaires possèdent un intérieur sobre et des parois aménagées (plâtrées, lissées) peintes en blanc ou chaulées. Au fond des salles, ou sur les côtés, se trouvent des autels surmontés d’une rangée d’images de Bouddhas en position debout, assise ou au repos. On dénombre environ deux cents sculptures du Bouddha dans le style de Mandalay. Ces sculptures, également taillées dans le rocher, sont peintes en blanc, rouge ou recouvertes de feuilles d’or.

Des façades monumentales décorées

A Shwe Ba Taung, on trouve des façades simples avec peu d’ornements. Mais, dans les années vingt, elles deviennent plus sophistiquées pour illustrer des scènes religieuses et surtout des motifs symboliques, politiques ou profanes. Quelques façades sont peintes soit en couleurs pastel d’autres sont plus colorées. Chaque façade est unique.

JPEG

Les entrées, en plein cintre ou avec des tympans, sont encadrées par des pilastres ou des colonnes engagées. Les parties supérieures forment des entablements comprenant architraves, frises composées de métopes et triglyphes et corniches. L’ensemble est surmonté par de frontons triangulaires. Ces éléments architecturaux n’ont aucune fonction architectonique. Ils servent essentiellement à une décoration ornementale.

Le style de Shwe Ba Taung intègre de nouveaux éléments issus de l’influence de l’architecture européenne et de l’art décoratif traditionnel du bois. La principale caractéristique du site est la richesse de l’ornementation de ses façades monumentales. Ces dernières combinent l’architecture traditionnelle (décors en stucs hérités de la période de Pagan et art du bois sculpté de l’époque contemporaine) avec des éléments décoratifs européens. Les artisans locaux ont en outre emprunté quelques structures de l’architecture néo-classique en les modifiant pour y incorporer avec des motifs symboliques du pays. Ces façades se présentent comme de véritables temples à la fois imposants et grandioses. De manière générale, les façades ont une élévation symétrique.

Une omniprésence du décor végétal et floral

Tympans et frises sont ornés de motifs végétaux et floraux (kanuts) issus de l’art traditionnel du bois sculpté. D’autres fleurs apparaissent également : le tournesol (symbole du soleil, de prospérité et de stabilité) et la rose. Cette dernière n’était pas un motif traditionnel. Mais, dans le premier quart du XXème siècle, l’influence occidentale a rendu cette fleur (symbole de la Vierge Marie) très populaire.

Façades birmanes et ornements étrangers

Les façades de Shwe Ba Taung, avec leur riche ornementation, sont uniques dans l’architecture birmane. Eloignés des soubresauts politiques, isolés dans ce coin perdu de Birmanie, les artistes locaux ont pu s’exprimer librement pour créer les motifs symboliques et politiques en vogue dans la société de la première moitié du XXème siècle.

Les artistes ont transformé les panneaux centraux des frontons. Ils y ont intégré des motifs étrangers. Dans plusieurs façades les frontons illustrent les armoiries britanniques (globe surmonté d’une couronne et encadré par un lion couronné et une licorne). Ces animaux symbolisent le Royaume-Uni et l’Ecosse.

JPEG

Un autre fronton, décoré des armoiries britanniques, est encadré de deux pendules. La pendule n’est pas un motif birman. Il s’agit bien d’une importation occidentale. Sous couvert d’une décoration dont raffolent les religieux pour orner leurs monastères, on peut y voir un clin d’œil du nationalisme birman au temps compté dont l’empire britannique disposait encore en Birmanie. Au dessus de certaines entrées, on découvre un décor de vitraux en trompe l’œil. Ce travail des sculpteurs a été inspiré par le travail des verriers italiens venus à Mandalay pour décorer les résidences royales et monastiques.

JPEG

Les artistes birmans ont repris d’autres éléments du décor occidental qui les avait impressionnés : « l’œil de bœuf » que l’on trouve dans les bâtiments coloniaux, et les angelots. Toujours avec le clin d’œil nationaliste et humoristique : des angelots dansants portant un pasoe (pagne birman) et fumant un cigare.

Certaines façades sont sculptées de volets, stores, fenêtres, palais imitant l’architecture traditionnelle en bois.Les façades en stuc imitent des véritables temples/monastères construits en briques vers les années trente dans les collines de Sagaing.

Scènes bouddhiques en hauts reliefs

Le temple no.940 a une originalité de triples frises dans l’entablement. La frise supérieure est ornée d’éléments géométriques tandis que le centre représente un tournesol, symbole du soleil. Une sculpture illustre les scènes de la renonciation du Bouddha Sakyamouni : les Quatre rencontres (un vieil homme, un malade, un mort et un moine), l’Adieu à sa famille, le Grand Départ, Mara lui barrant la route et la coupe des cheveux. L’artiste a su interpréter cette frise, avec des scènes séparées par un pilier cubique, dans le style néo-classique composé de métope et triglyphes.

JPEG

Motifs bouddhiques et nationalistes symbolisant l’aspiration des birmans à l’indépendance.

Pendant la période coloniale les artistes ont su transformer les armoiries britanniques pour en faire des armoiries birmanes. On peut voir un vase de l’abondance (kalasa) encadré par un parasol et un drapeau bouddhique ; un couple de divinités dansantes flanquées par un animal fabuleux (pyinsa rupa : l’animal aux 5 formes) ; un paon rayonnant (symbole de la dynastie Konbaung), ou un vase d’abondance, encadré par des lions mythiques (chinthe) ; un globe surmonté d’une cloche avec deux chinthe portant un drapeau bouddhique. En 1923, le drapeau bouddhique et le paon rayonnant symbolisaient le Bouddhisme.

Du paon rayonnant au paon combattant : de la nostalgie à la résistance nationaliste.

Les années 1922-1933 correspondent à la montée du mouvement nationaliste en Birmanie Sur le tympan et le panneau central, un paon rayonnant qui est le symbole de la dynastie Konbaung. Adopté par les étudiants pendant la grève de 1920, il a figuré sur le drapeau des étudiants jusqu’eu 1962. Il a été repris en 1988. Le paon rayonnant installé au dessus des façades de la période coloniale est la parfaite représentation du nationalisme birman.

JPEG

Conclusion
Dans l’ensemble les artistes de Shwe Ba Taung ont librement interprété les structures européennes tout en restant fidèle à leurs traditions. Les richesses architecturales de Shwe Ba Taung sont parmi les mieux préservées dans les arts décoratifs de l’époque coloniale. Les inscriptions relevées sur les façades des monuments correspondent à la période du grand essor économique du pays (1900-1939). Elles témoignent de la créativité des artistes birmans et concrétisent des donations qui prouvent que les fidèles bouddhistes s’étaient enrichis dans les activités commerciales favorisées par la colonisation. Elles témoignent également de la vigueur de l’identité birmane et permettent d’illustrer la naissance du nationalisme birman à partir de 1906.

publié le 07/11/2014

haut de la page