Le bétel en Birmanie

Alexandra de Mersan - anthropologue, maître de conférences à l’INALCO

A quoi reconnaît-on que l’on est à proximité du Peninsula Plaza, centre commercial que les migrants birmans de Singapour ont investi comme point de ralliement ? A la convergence sans doute de centaines d’entre eux le dimanche en particulier, jour de repos. Mais aussi à l’odeur si caractéristique du bétel qui embaume déjà, dans les rues adjacentes. Cette pratique loin d’être propre à la Birmanie- puisque l’on chique de l’Inde à la Papouasie Nouvelle-Guinée en passant par toute l’Asie du Sud-Est- s’est donc exportée (ou réimplantée) malgré la réputation de la cité-Etat d’être particulièrement stricte en matière de règles d’hygiène et de consommation dans l’espace public. Bien sûr l’intégration dans cette modernité-là s’est faite non sans quelques arrangements : port de gants, jus de chique craché dans un sac plastique et non plus (théoriquement) à même le sol.

En Birmanie, sa consommation tend à diminuer sous l’influence de la modernisation. Pourtant, malgré différentes campagnes de sensibilisation sur les risques de cancer de la bouche provoqués par la consommation intensive de la chique de bétel, malgré le regard dévalorisant porté par une catégorie de la population qui s’urbanise et s’occidentalise et qui associe la pratique au monde rural, on trouve à Rangoun ou ailleurs, des vendeurs ambulants ou de petites échoppes à tous les coins de rue.

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Consommation quotidienne de chique, Arakan 2009
Crédits : Alexandra de Mersan

Le bétel est encore omniprésent en Birmanie dans de très nombreux moments du quotidien ainsi que lors d’occasions plus extraordinaires, rituelles, festives et religieuses. Toutes les catégories de la population chiquent : hommes, femmes et (assez jeunes) enfants, laïques et moines.

Il faut dire enfin que la chique – dont les ingrédients de base sont la feuille de bétel, la noix d’arec, la chaux et, souvent, le tabac- ne coûte rien, n’a pratiquement aucune valeur marchande mais une valeur sociale très forte. Ce n’est pas tant par les discours ou les explications fournis par les interlocuteurs que l’on appréhende la place de la chique de bétel dans la culture birmane, que dans l’observation de ses nombreux usages, tant son omniprésence la rend de prime abord insignifiante. L’histoire, la culture matérielle, la littérature écrite et orale abondent d’anecdotes relatives à la plante.

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Ingrédients de base vendus au marché pour la chique : feuilles de bétel, noix d’arec, chaux (+ tabac), (Arakan, Mrauk U 1999)
Crédits : Alexandra de Mersan

La chique, expression des relations par excellence

On peut chiquer seul, comme on fume une cigarette, mais chiquer a une fonction éminemment sociale. Le bétel, est la plante de la convivialité, de la sociabilité, par excellence, et de manière plus générale, elle est la plante des relations. Qui plus est, elle reflète un art de vivre à la birmane. En effet, La chique, La plante est l’expression des relations par excellence. En effet, la chique ouvre, créé, initie des relations ou alors les nourrit, les maintient voire, en signifie la rupture. Elle marque les contrats entre individus et même entre entités de quelque ordre qu’elles soient.

La plante de la convivialité et de la sociabilité

Dans les premières rencontres, les tous premiers échanges, la chique est traditionnellement présente. Offrir une chique à un interlocuteur est une marque de politesse et un acte de sociabilité. Ainsi, si l’on se lie d’amitié avec quelqu’un au cours d’un voyage ou plus simplement si l’on fait connaissance, on offrira une chique à son interlocuteur. Le bétel intervient comme condition nécessaire préalable à tout contrat. Cela va donc de la simple rencontre à des engagements plus durables lors de transactions et de négociation de mariage. De même, le nécessaire à chiquer est encore présent aujourd’hui en Birmanie dans les discussions entre hommes d’affaires.

Ce n’est pas rien que de donner et d’accepter la chique de bétel car les deux parties sont alors liées, engagées l’une envers l’autre. L’échange de bétel accompagne la discussion, il réaffirme un « contrat », nourrit la relation, la « réactive ». On aime encore passer de longues heures entre amis, à boire du thé, chiquer du bétel, et/ou fumer une cigarette, et « refaire le monde ». Dans toute cérémonie, les éléments de base pour chiquer sont mis à la disposition des invités. Pour un mariage en Arakan en 2009, nous avons ainsi observé la préparation de centaines de chiques.

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Préparatifs d’une mariage : au milieu, assiette composée du nécessaire à chiquer pour les femmes qui préparent des noix d’arec pour les invités d’un mariage, (Arakan, 2009)
Crédits : Alexandra de Mersan

Denise Bernot [1] à ce propos associe volontiers l’échange de bétel avec l’offrande et la tradition de manger le thé, ce dernier intervenant davantage pour conclure un accord, la chique étant, quant à elle, un préalable à la négociation, au contrat mais les deux vont souvent de paire. Lors de rassemblements quotidiens ou plus extraordinaires festifs ou pas, elle est effectivement souvent associée à l’infusion de thé vert.
Il y avait aussi autrefois à la suite d’un procès, le “prix du bétel”, c’est-à-dire les frais que le perdant devait payer au juge, les dépens. Le bétel accompagnait d’ailleurs souvent le thé où moment où les deux parties ratifiaient leur accord, après un jugement [2] .
Cela est également signalé dans un autre ouvrage [3], de façon un peu différente puisque l’auteur affirme qu’autrefois après avoir rendu un jugement dans une affaire devant le tribunal, il y avait la coutume de manger du thé et du bétel, une action commémorative chez les deux parties.

La chique dans la relation amoureuse

Denise Bernot souligne que “les birmans rangent le bétel dans la catégorie de “nourriture enfermée dans la bouche” [no noN ‘za], mais pas enfermée n’importe comment car noN c’est aussi “protéger avec amour une chose précieuse”, comme le ventre de la mère enferme et protège le fœtus, ou comme le pieux bouddhiste enferme le Bouddha dans son cœur : le terme désigne une catégorie affective”  [4] . Effectivement, les termes décrits dans les textes traitant du bétel emploient des expressions ou des mots qui souvent sont ceux du langage amoureux ou des sentiments tendres, fraternels ou amicaux.
Appartenant à une catégorie affective, on retrouve logiquement le bétel autour de l’amour, du mariage et des relations conjugales. L’échange de bétel marque souvent le début d’un amour ou d’une passion. Dans un article sur la parenté chez les Arakanais, Lucien Bernot explique que des attitudes d’évitement existent entre une catégorie de beau-frère/belle-sœur (qui d’ailleurs ne pourraient se marier) et pour lesquels la belle-sœur ne peut pas rouler un cigare, préparer de chique de bétel ni en offrir [5] . Dans la littérature, on voit comment le bétel initiait les relations amoureuses et/ou conjugales. Il était utilisé pour courtiser mobilisant alors tout un langage subtil entre les parties selon le contenu de la chique, sa forme, et les ingrédients, la manière de l’offrir ou de la recevoir… Ailleurs aussi, en Asie du Sud-Est ou en Inde, la chique de bétel est (ou était) omniprésente dans les mariages.

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Donation aux moines lors d’un mariage : nécessaire à chiquer et crachoir pour les moines. Noix d’arec dans la bassine d’offrandes (Arakan, 2009)
Crédits : Alexandra de Mersan

Forme et langage de la chique

La forme de la chique et les éléments qui la composent varient selon les occasions et son usage, indépendamment des variations régionales. A cet égard, la chique rend compte d’un savoir-vivre et d’un art de vivre, parfois subtils. Ainsi, on joint encore en certains endroits à une invitation une chique ou une feuille de bétel. F. Robinne signale que chez les Intha à Inlé les faire-part sont parfois accompagnés d’une feuille de bétel dont l’extrémité se voit coupée et recourbée à l’annonce d’un décès contrairement à un événement heureux – mariage, noviciat pour lequel celle-ci pointe vers le haut [6] .

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La marchande de chiques de bétel (Arakan, 2013)
Crédits : Alexandra de Mersan

De même, lors de funérailles en Arakan, nous avons eu l’occasion d’observer que les chiques destinées aux invités étaient limitées aux ingrédients de base et enveloppées d’un fil de coton, ce dernier sans doute utilisé pour exprimer la rupture des liens, une séparation nécessaire avec le défunt, dans le processus funéraire. En outre, les ingrédients avaient été déposés sur la face extérieure de la feuille de bétel, c’est-à-dire opposée à celle habituellement utilisée. Ceci n’est pas surprenant puisque l’on sait que lors des rites funéraires, un certain nombre de gestes sont réalisés de façon contraire à l’ordinaire.

Relations avec diverses entités : Bouddha, esprits, etc.

On note dans l’histoire la présence quasi-systématique du bétel dans les cérémonies d’offrandes. Expression par excellence de la relation, il n’est alors pas étonnant de retrouver la chique dans les usages rituels et religieux en lien avec le Bouddha ou d’autres entités. La bassine d’offrandes au Bouddha (gedo pwè) présente en de nombreuses occasions (en fait dès qu’il y a une donation ritualisée) se compose de différents éléments dont une noix de coco, des mains de bananes, du riz et les ingrédients de base de la chique. Egalement, en Arakan, lors de la cérémonie annuelle d’hommage à la divinité tutélaire du village, la chique participe de la composition des offrandes.

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Offrandes aux esprits (nat), lors de la cérémonie annuelle d’hommage à l’esprit tutélaire du village. Une chique de bétel fait partie des ingrédients de base de l’offrande (Arakan, 2013)
Crédits : Alexandra de Mersan

Bétel et royauté

Marque de raffinement, de culture au sens large, aliment hautement valorisé, les liens entre le bétel et la royauté sont anciens, attestés à la fois dans les traces archéologiques, la littérature ou les chroniques royales. Le bétel ou l’aréquier apparaissent dans de nombreuses inscriptions anciennes. On sait par celles-ci qu’il existait dès l’époque de Pagan des villages affectés au service du roi dont la charge était de fournir en bétel et en noix d’arec. Dans un article sur la vie économique au début des premiers royaumes birmans de Pagan, Luce mentionne le bétel comme un élément important dans la vie de l’époque [7]. Ou encore, des édifices dédiés à la consommation du bétel étaient construits.
Par ailleurs, on ne compte plus les histoires où il est question d’un roi et de bétel, à commencer par celle du jeune homme, qui fournissait la cour de noix d’arec et qui devint roi à la place d’un usurpateur. Ce jardinier (qui, en réalité, était de sang royal), le premier grand monarque birman et père du roi Anawratha, est connu sous le nom de Kunhsaw “le pourvoyeur d’arec”.
Les artisans les plus talentueux ont mis leur savoir-faire au service du bétel pour la fabrication de divers contenants -en laque, argent ou autres matériaux-, de pots à chaux, ciseaux à noix d’arec, etc.

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Pince à noix d’arec, originaire de Inlé, (1970)
Crédits : Alexandra de Mersan

Nombre de ces objets ont servi d’insigne, d’apanage de statut pour les rois, princes et autres personnages royaux qui disposaient de porteurs à bétel.
Nous avons survolé ici quelques usages rituels et sociaux du bétel en Birmanie. Mentionnons en guise de conclusion les emplois nombreux qui ont encore cours dans la pharmacopée traditionnelle, tant on lui reconnaît de vertus stimulantes. Mais ceci pourrait faire l’objet d’un autre article.

[1BERNOT Denise, “Epicurisme et nationalisme en Birmanie”, De la voûte céleste au terroir, du jardin au foyer, Hommage à Lucien BERNOT, Editions de l’EHESS, 1987, pp.475-487.

[2Ibid, p. 482

[3p.15-16 in KYAW TAN THUN, kyo san : thwan :, [Les remèdes populaires traditionnels], pran su kra : ka tuin : ran : che :, Yangon, 1986, 167 p.

[4Bernot D. (1987 : 482).

[5Bernot Lucien, « Lévirat et sororat en Asie du Sud-Est », L’Homme, 1965, p. 103.

[6Robinne François, Fils et maîtres du lac, CNRS éditions, 2000, p. 232.

[7LUCE G.H., “Economic Life of the Early Burman”, Journal of the Burma Research Society, 1940, pp. 283-355.

publié le 13/02/2015

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