Le lac, les Inthas, des pagodes et des vignes ! Itinéraire d’un vigneron aventurier

Après avoir obtenu son diplôme d’œnologie et de viticulture en 1998, François Raynal a travaillé un peu partout dans le monde : en Hongrie, au Chili, en Israël, en Nouvelle-Zélande, en Turquie et en Thaïlande, autant de pays où il a acquis une grande expérience de la vinification. En 2002, il s’installe en Birmanie. Le site de Taung Che, près du lac Inle est choisi pour planter la première vigne et construire la cave. Le vignoble Red Mountain est né. Aujourd’hui, François Raynal est en charge de toutes les étapes de la production dans le vignoble : viticulture, vinification, embouteillage et contrôle qualité. Il nous fait le plaisir de répondre à l’interview de France-Birmanie :

1- Depuis combien de temps êtes-vous en Birmanie et quelles sont les circonstances qui vous ont amené à vous y installer ?

Je suis arrivé en Birmanie en novembre 2002. A l’époque, U Nay Win Tun, le propriétaire du vignoble dont je suis aujourd’hui responsable, avait déjà commandé des équipements et avait demandé à son fournisseur suisse de trouver un « winemaker » en France. J’ai simplement répondu à cette annonce et ai été choisi pour le poste. Je suis donc venu en Birmanie spécifiquement pour développer ce projet de vignoble.

2- Comment s’est passé votre rencontre avec la Birmanie ? Qu’est-ce qui vous a le plus étonné, le plus plu quand vous êtes arrivé ?

Je suis d’abord arrivé à Bangkok où je suis resté quelques jours. La région m’a tout de suite plu. J’ai ensuite débarqué à Rangoun. Cela a été tout de même un petit choc vu la différence de développement : les vieilles voitures, le manque total d’infrastructures. Le pays était alors très fermé au reste du monde, ce qui créait une atmosphère très particulière que je regrette d’ailleurs un peu aujourd’hui.

3- Comment s’est déroulée votre intégration ? Quels sont les principaux changements que vous avez pu observer par rapport à la France ?

La compagnie qui m’emploie, Ruby Dragon, a toujours tout fait pour me rendre la vie agréable, donc mon intégration s’est très bien passée. Mon patron a toujours répondu favorablement à mes demandes et m’a laissé les mains libres pour toutes les décisions techniques.
La grosse différence avec la France est justement cette totale liberté de choix techniques et d’organisation. En France, dans le domaine viticole, il n’y a plus de challenges de ce type à mettre en œuvre. Il faut suivre les règles établies par chaque appellation. J’ai pu choisir les cépages à planter, ce qui est impossible en France. J’ai aussi disposé d’une grande liberté de mouvement. J’avais une mission à accomplir, sans horaires de travail. Personne pour me demander de « pointer » le lundi matin. Je m’organise moi-même pour atteindre un but. Cela serait difficile en France.
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4- Pourriez-vous décrire Red Mountain et l’historique de sa création ? Comment avez-vous lancé votre activité de vigneron dans le sud de l’état Shan ? Comment est née l’idée de créer ce vignoble près du lac Inlé ? Pourquoi s’implanter aussi loin, aux antipodes de la France ? Quels facteurs justifient ce choix (sol, climat…) ?

Red Mountain Estate s’est développé en plusieurs phases : expérimentations de 2002 à 2005, plantations de 2005 à 2007, développement du vignoble à partir de 2005, puis production de vin à partir de 2009. Enfin, début de la commercialisation en 2010.
A l’origine l’idée de produire du vin en Birmanie est venue d’un investisseur…allemand qui a commencé à développer un vignoble près de la ville de Taunggyi en partenariat avec le ministère de l’agriculture (MAS). C’est ainsi que mon patron birman, en réalité un Pa-O , a décidé de se lancer lui aussi et de créer son propre vignoble.
Le choix du lac Inle, dans le sud du Shan State résulte de plusieurs raisons : le climat particulièrement frais de la saison sèche d’octobre à mars permet aux raisins de garder leurs aromes variés et donc de produire des vins de caractère. Le lac Inle est l’un des endroits les plus visités du pays et donc le nombre de visiteurs potentiel est important.
Le choix de produire du vin en Birmanie est plutôt d’ordre économique que technique. Comme on peut l’observer dans tous les pays en développement, comme la Chine ou l’Inde, le marché du vin a une certaine importance auprès des populations locales. La classe moyenne cherche à se démarquer en consommant différemment, en buvant du vin au lieu de la bière par exemple. Le vin a aussi une bonne image pour la santé. De plus, il y a un vrai marché auprès des touristes visitant le pays. Les visiteurs veulent consommer birman.

5- Quelle(s) adaptation(s) avez-vous dû effectuer dans ce vignoble par rapport à un vignoble en France ?

Normalement, les vignobles s’installent dans des pays à climat tempéré, avec quatre saisons comme en France. Ces saisons vont définir les cycles végétatifs de la vigne. L’hiver est la période de dormance ; au printemps la végétation redémarre ; en été le raisin murit ; et en automne les raisins sont récoltés et les feuilles tombent. En climat tropical, il ne fait jamais assez froid pour en arriver à une période de dormance. La vigne pousse en permanence. Il faut donc indiquer « artificiellement » à la vigne quand commencer ses cycles. Ceci se fait par la taille. Il y a deux cycles par an, l’un pendant la saison des pluies d’avril à septembre, sans production de raisin, l’autre pendant la saison sèche d’octobre à mars qui se termine par les vendanges. Voilà la principale différence avec un vignoble français. Pour la vinification, je respecte les règles apprises à l’école d’œnologie et lors de mes précédents jobs.

6-Quels sont les cépages que vous cultivez ? Quel est l’âge les premières plantations de vignes ? Et à quand les dernières plantations ont-elles eu lieu et pour quel cépage ?

Pour éviter de prendre trop de risques, j’ai choisi de planter une assez grande gamme de cépages. Pour les blancs, nous avons principalement du Sauvignon blanc mais aussi du Chardonnay, du Muscat Petit Grain, du Chenin blanc et du Co lombard. En rouge, nous avons principalement de la Syrah et du Pinot noir mais aussi du Cabernet Sauvignon, du Tempranillo, du Carignan et du petit Verdot. D’autres cépages rouges sont aussi présents : Malbec et Alicante Boushet.
Les toutes premières plantations ont eu lieu en début 2003 avec de la Syrah et du Chenin Blanc. Ces vignes ont donc aujourd’hui plus de 10 ans. Les dernières plantations ont eu lieu en Juillet 2007, principalement avec de la Syrah et du Carignan.

7- Quel est le bilan de cette aventure/expérience après plus de 10 ans ? Comment votre activité se porte-t-elle ? Quelle est la production du vignoble (nombre de bouteilles) ? Peut-on parler de succès ?

Aujourd’hui, le bilan est plutôt positif. Je ne dis pas que l’on produit les meilleurs vins du monde. Un vin produit en climat tropical ne sera jamais l’équivalent d’un grand Bordeaux. Le vin est toujours l’expression d’un terroir qui se compose d’un sol, d’un climat et d’un microclimat. Mais les retours de consommateurs sont plutôt positifs. Les touristes sont extrêmement surpris de découvrir des vins de qualité produits en Birmanie. Nous avons, cette année, présenté notre Chardonnay à la compétition « Chardonnay du Monde » qui se déroulait en Bourgogne. Des vins du monde entier, ainsi que de France, étaient dégustes a l’aveugle. Nous avons obtenu une médaille de bronze. Une célèbre critique de vin à Hong Kong, Jeannie Cho Lee, a donné la note de 83/100 a notre Sauvignon blanc. Plutôt encourageant !
Nous pouvons commencer à parler de succès car nous vendons toute notre production sans trop de problèmes. En 2013, le volume est de 180,000 bouteilles. Notre cible étant le secteur touristique, et celui-ci augmentant considérablement chaque année, je ne me fais pas trop de souci pour l’avenir.

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8- Quels sont vos clients principaux. Quels canaux de distribution utilisez-vous pour votre vin ?

Nos clients directs sont les hôtels et les restaurants situes dans les zones touristiques : Rangoun, Mandalay, Bagan, Inle et les plages de Ngapali et de Ngwe Saung. Nous travaillons en collaboration avec un distributeur local qui fournit les hôtels et restaurants en toutes sortes de produits importés. Nous vendons aussi directement. Nous venons récemment d’engager un directeur marketing français pour développer cette vente directe.

9- La propriété viticole de Red Mountain ouvre ses portes au public pour des dégustations et des visites, un restaurant y a même été ouvert. Au fil des années, Red Moutain est devenue un véritable centre culturel et touristique du vin, considérez-vous être un acteur culturel et pédagogique du vin auprès des Birmans et des touristes.

Dans beaucoup de pays, il existe un « oeno-tourisme ». Ce mot veut dire que le visiteur découvre une région par la visite de vignobles. Les européens et, de plus en plus, les anglo-saxons, se passionnent pour ce genre de tourisme. Les étrangers ne viennent pas en Birmanie pour faire ce genre de tourisme mais ils font une sorte de « break » dans leur circuit traditionnel. On essaie d’expliquer les particularités de la production de vin en milieu tropicale. De plus, il y a très peu d’activités et les touristes sont contents de voir autre chose qu’une pagode. Donc tout le monde passe à Red Mountain Estate.
Pour les Birmans, c’est diffèrent. Le vin ne fait pas partie de leur culture. Je pense qu’ils sont, en général, très fiers de pouvoir dire que leur pays produit de bons vins, meilleurs que dans les autres pays de la région. Ils viennent au domaine pour voir quelque chose de différent, s’occidentaliser avec un verre de vin et un bon petit plat. De plus, la vue sur le lac Inle depuis le restaurant est magnifique et cela attire beaucoup de monde.

10- Quelles sont vos objectifs, vos projets pour les années à venir ?

Avec le temps, les vignes produisent de meilleurs vins rouges. J’espère donc vraiment améliorer la qualité des vins, arriver à un stade où il sera difficile de faire la différence entre nos vins et ceux importés. C’est déjà le cas pour les vins blancs mais pas encore pour les rouges. En 2013, j’ai séparé les raisins des premières vignes plantées il y a 10 ans pour produire notre Syrah Barriques et je trouve que la qualité s’améliore.
Avec le développement du tourisme, le vrai challenge va être de bien commercialiser nos produits en Birmanie et de mieux les valoriser en participant à des compétitions internationales. Nous allons aussi tenter de trouver des petits marchés à l’export pour donner un “plus” à notre image.

publié le 28/10/2013

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