Les Temples Excavés de Po Win Taung en Birmanie Centrale (Le troisième grand site archéologique de la Birmanie)


Native de Rangoun, Anne-May Chew a obtenu son diplôme de docteur à l’Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris III en 1999. Sa thèse, consacrée aux "Temples excavés de Po Win Taung en Birmanie centrale. Architecture, Sculpture et Peintures murales ", a été publiée en anglais à Bangkok en 2005 (Editions White Lotus). Anne-May Chew a enseigné les Arts Asiatiques au Département d’Histoire de l’Art et d’Archéologie de l’université Paris I pendant 10 ans. Maître de conférence, spécialisée en histoire de l’art en Asie du Sud-est, elle produit nombreuses communications pour les conférences internationales et poursuit des recherches sur les arts birmans. Elle a notamment organisé, pour le compte du CNRS, deux expositions d’Art Birman aux Galeries Lafayette (1997) et à la Mairie du VIème arrondissement (1998).

Les temples rupestres se rattachent à l’une des plus anciennes traditions architecturales bouddhiques. En Birmanie, les plus anciennes grottes bouddhiques sont situées dans la zone sèche, notamment à Pagan-Nyaung-Oo, Sagaing et Po Win Taung. La colline de Po Win, qui recèle le troisième grand site archéologique de Birmanie, se dresse sur la rive droite du fleuve Chindwin, à 40 kilomètres de Monywa. Au plan géologique, il s’agit d’une échine gréseuse longue de huit kilomètres et s’élevant à 285 mètres d’altitude. Le site recèle environ 800 grottes excavées abritant 3700 sculptures et une centaine de sanctuaires dont les parois sont couvertes de peintures murales.

Les grottes de Po Win Taung

Le complexe est mentionné pour la première fois en 1901, mais la première étude du site a été réalisée en 1914 par le français Charles Duroiselle, alors chef du Département archéologique de Mandalay. Pendant soixante-dix ans, malgré son exceptionnelle richesse artistique le site est resté quasiment inconnu des birmans eux-mêmes. A la fin des années 70, le site a été redécouvert, en grande partie pour des raisons politiques : il s’agissait alors de plaire au dictateur de l’époque, le général Ne Win.

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Niches et cellules de médidation, site de Po Win Taung (photo de A.M.Chew)

Po Win Taung est avant tout un vaste complexe religieux composé de sanctuaires excavés, de stoupas, d’une dizaine de monastères, d’une vingtaine de couvents (thilashin kyaung), de nombreuses salles de prières (tazaung), et de pavillons pour accueillir les pèlerins (zéyat). C’est aussi le point de départ d’un pèlerinage qui conduit au site sacré de d’Alaungdô-kathappa qui se trouve plus à l’ouest dans les collines de Pondaung.

Les grottes sont excavées autour de la colline et s’ouvrent sur plusieurs niveaux, (ce qui est une originalité) aussi bien sur la partie sommitale, que sur les versants des vallons. Elles sont taillées directement dans la roche à l’aide d’un outillage très simple comme l’équerre, le maillet en bois (let yet), une série de grandes pointes en fer (tansu pya) que l’on enfonce dans le rocher pour détacher les blocs, et des ciseaux en fer à lame plate pour aplanir ou égaliser les surfaces.

Des façades ornées de sculptures.

La plupart des façades de Po Win sont décorées de motifs en bas relief sculptés dans le roc. Ces éléments ornementaux « tan ke, su lit, saing baung » sont issus de l’architecture traditionnelle du bois. D’autres temples sont influencés par l’architecture occidentale classique et empruntent des motifs tels que triglyphes et métopes.

Certains sanctuaires sont gardés par les divinités populaires que sont les génies protecteurs associés au Bouddhisme, comme Thagya Min (le roi des génies, dont l’attribut est la conque) et Mâtali qui tient un livre et un stylet. D’autres sont gardés par des lions mythiques « chinthe » ou des ogres (baloo).

Les grottes vont de la simple niche taillée sur une paroi, à la grotte monumentale, en passant par la cellule de méditation. Quelques sanctuaires possèdent des piliers centraux auxquels sont adossés des Bouddhas tournés vers les points cardinaux, ce qui permet de pratiquer le rituel de la circumambulation. Certaines grottes sont constituées des galeries percées de plusieurs entrées, destinées à recevoir un Buddha couché ou une rangée de Bouddhas assis en Bhumisparsha mudra (le geste de la prise de la terre à témoin). Pendant la période coloniale d’autres furent formées par de grandes salles qui sont à la fois rupestres et construites.

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Façades de grottes coloniales, Style de Mandalay, site de Po Win Taung (photo de A.M.Chew

Deux styles distincts ont été repérés dans l’art de Po Win Taung. L’un est le style d’Ava, connu aussi sous le nom de style Nyaung Yan (1599-1605), roi de la seconde période d’Ava (du 16ème au 18ème siècle). L’autre est le style de Mandalay s’est développé pendant l’époque coloniale.

Selon la légende, il y aurait 444.444 images de Bouddha à Po Win Taung. Mais l’inventaire n’a permis d’en recenser qu’environ 3700 La plupart des sculptures taillées dans le roc, sont recouvertes en laque noire ou rouge. Les Bouddhas de style Nyaung Yan dénotent une profonde spiritualité tandis que ceux de style Mandalay, sont plus naturels.

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Bouddhas et peintures de style Nyaung Yan, site de Po Win Taung (photo de A.M.Chew

Les peintures murales

Les peintures murales de Po Win Taung sont exceptionnelles. Les plus belles datent de la 2ème période d’Ava (1599-1752). Le style de Nyaung Yan est réalisé en deux dimensions, sans profondeur ni perspective. Les couleurs dominantes sont ocre, brun et vert pastel. La composition suit la règle de la narration continue. Les scènes, essentiellement bouddhiques, relatent les 28 Bouddhas du Passé, les vies antérieures du Bouddha (jâtaka) et la vie du Bouddha historique. Les peintures sont en registres horizontaux, hauts de 40 à 50 cm. Le récit commence en haut et se déroule de gauche à droite. Une inscription identifiant la scène est placée juste en dessous.

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Peinture murale de style Nyaung Yan, site de Po Win Taung (photo de A.M.Chew)

Les personnages représentent quatre groupes : les Bouddhas et les religieux, les hommes et femmes du peuple, la cour et les étrangers. Le style Nyaung Yan est caractérisé par une certaine stylisation et des traits disproportionnés. Les particularités physiques soulignent des visages carrés, des joues bouffies (par les chiques de bétel), des mentons ronds, des yeux arrondis et écarquillés.

Les tenues vestimentaires sont somptueuses en soie, velours et satin, brodés de fils d’or et d’argent. Les personnages sont parés de bijoux, boucles d’oreilles, bracelets aux bras et aux poignets, colliers pectoraux, colliers longs et ceintures croisées retenues par des boucles en or. Les parures sont en pierres précieuses (rubis, saphir, émeraude, diamant).

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Personnage de style Nyaung Yan, site de Po Win Taung (photo de A.M.Chew)

Les étrangers (occidentaux, indiens ou musulmans) généralement représentés sous la tour de garde, sont identifiables par : un visage allongé, un menton pointu et un nez proéminent. Ils portent la moustache et une barbe courte. En 1613, après la prise de Syriam, les Portugais prisonniers de guerre avaient été déportés en Birmanie centrale. Leurs descendants, birmanisés mais chrétiens, étaient chargés de la garde des portes de la ville et du palais. Les Chinois, reconnaissables par leurs yeux bridés, portent des toques de forme arrondie ou carrée.

La faune et la flore sont omniprésents dans les peintures. Les animaux, célestes ou mythiques (samari, garuda, kinnara, kinnari, naga, chinthe) ou réels (éléphant, cheval, tigre, buffle, vache, chèvre, singe, cerf) sont partout représentés. Il y a une profusion d’oiseaux mythiques (hamsa, karaweik) ou réels (paon, grue, perroquet, pigeons, coq) et des amphibies comme crocodile, ou crabe. Toutes ces créatures jouent un rôle symbolique ou décoratif dans les murales de Po Win Taung.

Quatre monuments méritent une visite.

1.Mont Méru - la montagne cosmique, sculptée en coupe verticale, d’une hauteur de sept mètres. Cette architecture figurée est unique dans l’art birman et en Asie du Sud-Est.

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Le Mont Merou : la montagne cosmique, site de Po Win Taung (photo de A.M.Chew)

2. Wingaba Gu - la grotte du Labyrinthe. Creusée sur douze mètres de profondeur, elle est percée de treize entrées, contient une cinquantaine de sculptures de 60 cm à trois mètres toutes taillées dans la roche.

3.Kunzindain - le temple est excavé au cœur du rocher sur une hauteur de 18 mètres. A l’intérieur du temple on trouve deux piliers massifs de forme octogonale et trois Bouddhas colossaux installés sur une banquette. Celui du centre atteint une hauteur de 7m50.

4.Mibeya Gu - le temple de la Reine avec le versant du rocher aménagé comme un toit en pente pour imiter l’architecture du bois. La façade est gardée par 8 génies debout sculptés dans le roc.
Le plafond et les parois sont entièrement couverts de peintures murales illustrant les scènes de la vie du Bouddha, et ses vies antérieures. C’est un des rares temples qui soit terminé et aussi un des plus beaux du site.

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Le temple de la Reine, site de Po Win Taung (photo de A.M.Chew)

Au final, Po Win Taung fournit une séquence iconographique complète de l’art birman et de son évolution, étalée sur environ quatre siècles du 16ème jusqu’à nos jours. Le foisonnement des oeuvres, la vitalité et la grande originalité artistique (temples excavés, statuaire complète du Bouddha, sculptures diverses et peintures) peuvent prétendre à une place de choix dans le patrimoine artistique birman.

Dr. Anne-May Chew
(Than Than May)
Historienne de l’Art
Sorbonne, Paris

publié le 20/12/2013

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