Mort pour la France en Birmanie

En Janvier 2014, le Délégué général du Souvenir Français pour la Chine et l’Asie, Monsieur Claude Jaeck, alors en mission professionnelle à Rangoun en Birmanie, découvrait avec étonnement la tombe d’un soldat français au beau milieu du cimetière militaire anglais de la ville. Son récit est disponible sur le site internet du Souvenir Français en Asie. Nous avons essayé d’en savoir plus.

Sauvé de l’oubli grâce au Commonwealth [1], Philibert Methia repose au cimetière militaire à Rangoun. De Philibert Methia nous savons peu de choses si ce n’est qu’il est né le 29 mai 1916 à Bourbach le Haut (Haut-Rhin) et était célibataire. Le caporal Methia faisait partie du 10ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale (10ème RMIC). Il est décédé le 27 octobre 1945 à Rangoun dans des circonstances inconnues.

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Plusieurs hypothèses sont envisagées, en lien avec trois contextes différents :

1/ La Birmanie, théâtre de la Seconde Guerre mondiale : l’offensive victorieuse de 1945.

L’offensive victorieuse de 1945 en Birmanie vient de deux fronts : au nord, les divisions chinoises et anglo-indiennes enfoncent les lignes japonaises en quelques semaines tandis qu’au centre du pays, à Mandalay, les troupes alliées provenant d’Inde immobilisent de nombreuses divisions japonaises. Ces dernières se battent avec ardeur. Elles profitent de la situation pour détruire une grande partie des édifices religieux de la ville. Bientôt, à cours d’artillerie et de munitions, laissant des milliers de morts, elles se retirent vers l’est.

Une nouvelle fois avec l’appui de l’aviation américaine, Winston Churchill, Premier ministre britannique, ordonne à Lord Mountbatten d’envoyer des milliers de soldats à la reconquête de la capitale Rangoun. Au printemps 1945, des commandos, ceux de la Force 136 [2] (principalement des Anglais, mais aussi plusieurs dizaines de Français), participent à cette offensive. Il s’agit d’être à Rangoun avant la mousson. Comprenant qu’ils n’obtiendraient rien des Japonais, les nationalistes birmans dont Aung San changèrent de camp. Avec leur soutien, les Britanniques regagnèrent le terrain. Le caporal Methia a pu être tué lors de cette offensive.

Une autre hypothèse envisagée est celle de la jungle. En effet, dès mars 1945, des membres de la force 136 se sont joints aux Karens afin de tendre des embuscades aux troupes japonaises qui essayaient de s’enfuir en Thaïlande en passant par les montagnes. Ces combattants européens, donc facilement reconnaissables, se cachaient dans la jungle où ils enseignaient aux Karens à se servir d’explosifs et s’assuraient de la liaison radio avec le quartier général de la section birmane du SOE basé à Calcutta. Beaucoup de ces agents souffraient de dysenterie et de paludisme. Le caporal Methia aurait pu mourir dans la jungle dans le cadre de ces opérations et sa sépulture aurait été rapatriée au cimetière de Rangoun.

2/ L’Indochine française durant la seconde Guerre Mondiale

Une autre explication pourrait être que le caporal Methia accompagnait le rapatriement "manu militari" de l’amiral Decoux [3] en France. En effet le 1er octobre, sur ordre du général de Gaulle, l’amiral Decoux et une vingtaine de personnes de son entourage sont embarqués dans un avion Dakota pour la France. Le convoi a fait escale à Rangoun où un détachement anglais a rendu les honneurs à l’amiral. Le caporal Methia aurait pu succomber à une fièvre locale contractée durant le voyage.

3/ La proclamation de l’indépendance du Vietnam

Nous savons que le caporal Methia faisait partie du 10ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale (10ème RMIC) et que ce régiment, stationné à Haiphong au Vietnam, avait reçu pour tâche la défense de tout l’Annam [4].

Le 2 septembre 1945, Hô Chi Minh proclame l’indépendance du pays au nom du gouvernement provisoire de la République démocratique du Viêt Nam.

Les troupes du Royaume-Uni, au sud, et de la République de Chine, au nord, investissent ensuite le pays. Le 12 septembre, suivant de peu le commando de l’OSS du lieutenant-colonel Albert Peter Dewey, les troupes de la 20e division indienne du major général Douglas David Gracey de l’Armée des Indes britanniques, marchent sur Saïgon. Elles sont suivies par les premiers soldats français sous uniforme britannique à avoir pu débarquer à savoir les hommes du 5e régiment d’infanterie coloniale, du Corps Léger d’Intervention. Les Britanniques entrent les premiers et les Français ne reçoivent l’autorisation de réinvestir la ville qu’à la fin septembre.

Lors des violences anti-européennes qui éclatèrent dans Saïgon fin septembre/début octobre 1945, des britanniques et des soldats français blessés dans les combats auraient été évacués à l’hôpital militaire britannique de Rangoun car l’hôpital était grand et neuf et bénéficiait d’équipements modernes. Il se peut donc que le caporal Methia y soit décédé des suites de ses blessures. Tout soldat étranger décédé dans un hôpital militaire britannique était enterré dans les cimetières de guerre du Commonwealth.

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Le 11 Novembre 2014, une gerbe a été déposée par l’Ambassade sur la tombe du Caporal Méthia.

Le Cimetière de Guerre de Rangoun

Le caporal Methia est inhumé au Cimetière de guerre de Rangoun (parcelle 2 – rangée A – tombe n°4).

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Le Cimetière de guerre de Rangoun a été créé immédiatement après la reprise de Rangoun par les alliés en Mai 1945. Dans les années qui ont suivi, l’Armée y a transféré des tombes de plusieurs cimetières de Birmanie, notamment celles des prisonniers de guerre morts dans les prisons de Rangoun.

En 1948, les tombes de 36 soldats du Commonwealth morts à Rangoun entre les années 1914 et 1920 ont été transférées au cimetière de guerre. Sur ces 36, 15 étaient enterrés dans un cimetière de quartier et un dans le cimetière de la ville de Rangoun (cimetière Pazundaung).

En plus des soldats mentionnés ci-dessus, 1381 soldats du Commonwealth morts pendant la seconde guerre mondiale reposent au cimetière de guerre de Rangoun. Sur ces 1381, 86 n’ont pas été identifiés.

A l’intérieur du cimetière, et comme dans tous les cimetières du Commonwealth, une croix du sacrifice et une pierre du souvenir ont été érigées.

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Le cimetière est situé sur la route Pyay, dans le quartier de Sanchaung, à environ 6 kilomètres du centre-ville de Rangoun. Il est ouvert de 8 heures à 17 heures. Dans le registre des personnes reposant au cimetière, nous avons retrouvé le caporal Methia.

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Le cimetière de guerre de Taukkyan

Le caporal Methia est inhumé au Cimetière de guerre de Taukkyan (parcelle 2 – rangée A – tombe n°4). Ce cimetière de guerre, le plus grand des trois cimetières de guerre de Birmanie, est situé à 35 kilomètres au nord de Rangoun. 6374 sépultures du Commonwealth de la Seconde Guerre mondiale y sont recensées et commémorées. Parmi ces sépultures, 867 ne sont pas identifiées.

La construction du cimetière a débuté en 1951 lorsqu’il fut décidé de transférer les tombes des cimetières provisoires des quatre champs de batailles de Akyab, Mandalay, Meiktila et Sahmaw, cimetières difficiles d’accès et dont les tombes ne pouvaient pas être entretenues convenablement. Le dernier cimetière transféré à Taukkyan était un cimetière chindit [5] où sont enterrés un grand nombre de soldats morts dans la bataille de Myitkyina (opération Thursday— février-août 1944).

Des cimetières civils, des cimetières provisoires situés dans les zones de cantonnement où les soldats étaient évacués pour être opérés et soignés, et des cimetières de fortune situés dans la jungle ont également été transférés à Taukkyan. La brutalité de la guerre et l’agitation prolongée qui a suivi ont engendré un retard considérable dans le rapatriement des tombes isolées. Dans l’intervalle, beaucoup ont disparues. Toutefois, lorsque les opérations ont pu reprendre, plusieurs centaines de tombes dispersées dans le pays ont été retrouvées et réunies à Taukkyan.

Le mémorial de Rangoun y est érigé pour commémorer les soldats non identifiés. Les noms de près de 27 000 hommes des forces terrestres du Commonwealth disparus pendant les campagnes en Birmanie et sans sépulture connue, sont inscrits sur le mémorial.

En sus de ce mémorial, un monument commémoratif spécial est érigé au cimetière de Taukkyan en souvenir de 45 victimes des deux Guerres mondiale inhumées en Birmanie et dont les tombeaux ont été perdus ou ne pouvaient pas être entretenus.

Le cimetière renferme aussi le Taukkyan Cremation Memorial (crématorium de Taukkyan) sur lequel sont inscrits les noms de 1049 victimes de la Seconde Guerre mondiale dont les restes ont été incinérés conformément à leurs croyances religieuses. L’on peut lire sur le monument ce qui suit :
IN HONOUR OF THESE OFFICERS AND MEN
WHO DIED IN BATTLE
AND WHOSE MORTAL REMAINS WERE COMMITTED TO FIRE
(En l’honneur de ces officiers et de ces hommes morts au combat dont les dépouilles étaient promises au feu)

Le cimetière ainsi que le monument commémoratif ont été conçus par M. H.J. Brown Ariba Oakes et inaugurés le 9 février 1958 par le général Francis Festing, chef de l’Etat-major Général de l’Empire Britannique en présence des représentants des forces dans lesquelles les soldats inhumés ou commémorés à Taukkyan servaient.

Le cimetière de Taukkyan est composé de deux jardins encadrés de promenades couvertes que relie en leur centre une rotonde ouverte. Le cimetière a une configuration légèrement différente des cimetières de la Commonwealth War Graves Commission [6] en Europe. En effet, pour empêcher les constructions de s’enfoncer dans le sol humide, les tombes sont constituées de plaques en pierre posées sur le sol et non de pierres tombales verticales. Les noms des soldats sont gravés sur les façades des piliers rectangulaires situés sur les côtés des promenades couvertes. Comme le mémorial est composé en grande partie de colonnades, les pelouses du cimetière, les bosquets et les fleurs, peuvent être vus à travers les colonnades. Sur la frise de l’intérieur de la rotonde, est inscrit en anglais :

1939-1945
HERE ARE RECORDED
THE NAMES OF TWENTY-SEVEN THOUSAND SOLDIERS OF MANY RACES
UNITED IN SERVICE TO THE BRITISH CROWN
WHO GAVE THEIR LIVES IN BURMA AND ASSAM
BUT TO WHOM THE FORTUNE OF WAR DENIED
THE CUSTOMARY RITES ACCORDED TO THEIR COMRADES IN DEATH.
(Ici sont inscrits les noms des 27 000 soldats de toutes nationalités qui unis au service de la Couronne britannique ont donné leur vie en Birmanie et en Assam, mais à qui le cours de la guerre a refusé les rites accordés à leurs compagnons d’armes dans la mort)
Il est également gravé sur la rotonde en anglais, birman, hindi, urdu et gurmukhi, l’inscription suivante :

THEY DIED FOR ALL FREE MEN
(Ils sont morts pour que les hommes restent libres)

[1Le Commonwealth est une organisation de 53 pays, dont la plupart entretiennent des liens historiques avec le Royaume Uni.

[2Créé en juillet 1940 sous l’impulsion de Winston Churchill et dépendant du ministère de la Guerre économique (Ministry of Economic Warfare, MEW), le Special Operations Executive (SOE) est une organisation dont l’objectif est « de coordonner toutes les actions contre l’ennemi à l’étranger par la subversion et le sabotage ». En Asie du sud-est, le SOE, sous le nom de code de « Force 136 », a la responsabilité du sabotage, du sabotage économique, de la propagande et de la guérilla sur les territoires occupés par les Japonais. En aout 1943, la Force 136, qui a la charge de conduire l’action dans la zone du Sud-Est asiatique, est placée sous la tutelle du South East Asia Command (Commandement du Sud-Est Asiatique ou SEAC), de Lord Louis Mountbatten.

[3Commandant en chef des forces navales en Extrême-Orient (1939), l’amiral Decoux est nommé gouverneur général de l’Indochine française le 25 juin 1940 et doit faire face à la menace nippone dans tout l’Extrême-Orient. En décembre 1941, après l’attaque japonaise de Pearl Harbour, les Japonais envahissent la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Birmanie et l’Indonésie. La France garde l’Indochine grâce aux accords que l’amiral a signés avec le Japon en juillet 1941. Ce statu quo permettra d’éviter un conflit immédiat avec le Japon et de maintenir la présence française en Indochine, tout en acceptant un certain nombre d’exigences japonaises : libre circulation des troupes japonaises en Indochine, augmentation du nombre de soldats japonais dans la péninsule… Le 9 mars 1945, les Japonais mettent fin à la souveraineté française sur le pays : c’est le début de la guerre d’Indochine. L’amiral Decoux est fait prisonnier par les Japonais jusqu’à leur capitulation début septembre 1945. Le Commissaire de la République et Représentant de la France Libre, Jean Cédile, laissera l’Amiral à la garde des Japonais jusqu’au 30 septembre avant son rapatriement forcé vers la France. Le Général de Gaulle reprochait à l’amiral Decoux d’avoir collaboré avec les Japonais

[4L’Annam était le nom employé par les Chinois puis les Occidentaux pour désigner le Vietnam. Le nom a servi à désigner le protectorat français d’Annam, de 1883 à 1945, dans le centre de l’Indochine française, le Nord du Vietnam étant alors appelé le Protectorat français du Tonkin, et le Sud la Cochinchine française. Le terme de Vietnam selon son usage moderne s’est imposé après 1945.

[5Les Chindits sont une branche militaire de l’armée britannique active durant la Seconde Guerre mondiale et composée de volontaires africains, australiens, birmans, britanniques, chinois de Hong Kong, gurkhas, indiens et néo-zélandais. Cette force spéciale a été formée et entraînée suivant la méthode des commandos britanniques pour s’infiltrer derrière les lignes japonaises en Birmanie. Le mot Chindit provient du mot birman Chinthe, qui désigne un animal mythique mi-lion mi-griffon gardien des temples birmans.

[6La Commonwealth War Graves Commission (CWGC) ou Commission des sépultures de guerre du Commonwealth a été créé en 1915 par le gouvernement britannique sous le nom d’Impérial War Graves commission pour s’occuper des sépultures des soldats morts outre-mer. Cette organisation issue de la Graves Registration Commission de l’empire britannique fut renommée en 1960 Commonwealth War Graves Commission (CWGC).

publié le 13/11/2014

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