Un âge d’or d’un autre temps : le cinéma birman

Face aux milliers de films détruits par simple réaction chimique, un certain nombre a été brûlé par des propriétaires peu scrupuleux ou dans le besoin, afin de récolter le substrat d’argent contenu dans les pellicules argentiques. Il doit encore être possible de récupérer quelques bobines oubliées chez des particuliers. Mais dans quel état ? Certaines ont trouvé refuge en Thaïlande, aux Archives Nationales, où leur conservation est assurée.

Un peu d’histoire

Le premier enregistrement birman date de 1910, le premier film, de 1920. Ce n’est qu’en 1932 que la première œuvre sonore a été réalisée en Birmanie. Mais des films muets ont été produits jusqu’en 1955, le temps que les projecteurs s’adaptent. L’animation sonore de ces films était réalisée par des orchestres locaux qui prenaient place dans les cinémas.

L’âge d’or du cinéma birman, ce sont les années 50. Les Academy Awards ont d’ailleurs été fondés à cette époque. D’après U Maung Maung Myint, un des grands noms du cinéma birman, réalisateur et directeur photo de renom, la Birmanie était le second pays d’Asie du Sud-Est en termes de production cinématographique, juste après l’Inde. La production cinématographique d’alors était florissante, foisonnante. Et la liberté, quasi-totale. Daw Myint Myint Khin, ancienne icône du cinéma birman ayant reçu cinq Academy Awards, en témoigne avec un brin de malice : montrer ses jambes à l’époque ne posait aucun problème.

La situation se durcit lentement à partir des années 60. L’industrie cinématographique fut fortement contrôlée par un bureau de la censure national qui exerçait son droit de regard, et de veto, sur les scénarios, mais également sur l’œuvre finale. Lorsque un réalisateur recevait une autorisation de tournage, on lui attribuait une certaine quantité de pellicule pour la réalisation du film. En 1977, U Kyi Soe Tun, réalisateur de renom, lauréat de cinq Academy Awards, avait droit à 30.000 pieds pour faire un film. Pas un de plus. Et le marché noir n’était pas à même de fournir les quelques mesures supplémentaires nécessaires : on ne trouvait tout simplement pas de films en Birmanie. Les réalisateurs devaient alors faire preuve d’une grande maîtrise et n’avaient que peu droit à l’erreur. Beaucoup de films de propagande en faveur du régime furent réalisés à cette époque, afin de promouvoir les valeurs socialistes. Daw Myint Myint Khin a d’ailleurs incarné une valeureuse fermière dans un « film politique », ce qui lui permit de voyager en Russie et en Chine.

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© Myanmar Motion Picture Museum

Nombreux sont ceux qui considèrent que 46 années de régime militaire ont tué l’industrie. Et la créativité des artistes. Certains sujets étaient à bannir, certains artistes aussi. La suspicion était telle que des pans entiers de films devaient être retravaillés parce que leur signification pouvait être interprétée de manière critique vis-à-vis du gouvernement. Dans de telles conditions, quelle part attribuer à l’autocensure dans l’espace de créativité birmane d’hier, mais également d’aujourd’hui ? A la grande époque, la Birmanie produisait jusqu’à quatre-vingt deux films par an. En 2013, seuls quinze films sont sortis.

La compétition du marché de la vidéo et la vente de DVD piratés a fortement contribué au déclin de l’industrie cinématographique nationale. Nombre de salles de cinéma ont été désertées, d’autres vendues à des promoteurs immobiliers désireux d’investir dans un secteur plus lucratif. Il faut dire que, de l’avis de tous, la qualité des films réalisés s’est peu à peu appauvrie, malgré la disponibilité récente d’équipements de plus en plus performants. Comme le rappellent volontiers les témoins de cet âge d’or du cinéma, tout reposait alors sur le réalisateur. C’était « the king of the set » et son film découlait, selon U Maung Maung Myint, « à 50% de son cerveau, à 50% de la technique ». Aujourd’hui, la caméra numérique, facile d’utilisation, légère, précise, fait tout. Et permet à tout un chacun d’être réalisateur. Beaucoup de films se ressemblent : même histoire, même dénouement, même décor. S’inspirant de cinématographies venues d’ailleurs, comme la Corée, les films sont tournés en peu de temps, les scénarios moins travaillés, et versent souvent dans la magie, les histoires sentimentales ou le vaudeville. Donner au public ce que le public veut. Vendre avant tout.

Dans les années 50, deux grands studios faisaient la fierté du cinéma birman : British Burma et A1. A cette époque, les réalisateurs portaient le nom de leur studio, comme un préfixe. On y montait des décors impressionnants. Par la suite, nombre de compagnies furent nationalisées, nombre de directeurs mis de côté. Aujourd’hui les mêmes lieux sont filmés lors des tournages, indéfiniment. Pourtant, à Rangoun, on parle toujours de la « A1 area » à 8 miles. Mais il s’agit désormais de logements.

Le 13 octobre, le pays célèbrera les 94 ans du cinéma birman : Love and Liquor, le premier film birman, sortit le 13 octobre 1920. Cette date doit également servir de rappel au pays et aux autorités : seule une poignée de films du patrimoine cinématographique birman est encore visible. A peine quelques-uns, réalisés par U Kyi Soe Tun, ou faisant apparaître Daw Myint Myint Khin. Quasiment aucun d’U Maung Maung Myint.

Et demain ?

Tous souhaitent que le cinéma birman retrouve sa vigueur et sa créativité d’antan. Ils ne sont pourtant pas passéistes, eux qui, tout au long de l’année, dialoguent avec les nouvelles générations pour leur enseigner ce qu’ils ont appris en pratiquant. A l’université ou à la Laurel Art Academy que préside U Kyi Soe Tun et où enseigne U Maung Maung Myint. Ils s’accordent à dire que ce dont le pays a besoin, ce sont des techniciens. Et donc investir dans la formation. U Kyi Soe Tun rappelle, en outre, que les inventeurs du cinéma, les frères Lumière, étaient des ingénieurs, non des artistes.

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© Maung Maung Myint

A parler de cinéma et de France, d’ailleurs, U Kyi Soe Tun évoque avec un plaisir non contenu la performance de Jean-Paul Belmondo dans A bout de souffle, qui eut beaucoup de succès en Birmanie, d’après lui. On peut en effet retrouver le film en DVD, piraté, au détour d’un étal du centre-ville. U Maung Maung Myint, quant à lui, salue la créativité et le jeu d’acteur à la française qu’il trouve sincères, entiers, honnêtes émotionnellement parlant. A la question « que souhaitez-vous pour le cinéma birman », tous évoquent la renaissance de cette industrie autrefois prospère, aujourd’hui décadente. Daw Myint Myint Khin, qui vient de fêter ses 80 ans, répond modestement qu’en ce qui la concerne, elle aimerait bien, avant de s’en aller, voir un film birman projeté à Cannes.

Coup de projecteur sur trois grands noms du cinéma birman

Daw Myint Myint Khin est devenue actrice à une époque où il y en avait très peu. Les actrices étaient d’ailleurs considérées comme des femmes de petite vertu. Repérée à 15 ans par un acteur, elle cherchait l’aventure. Et l’a trouvée au cinéma. Elle a rapidement identifié la figure du réalisateur à celle du professeur. Celui qu’on admire autant qu’on le redoute. La première qualité d’une actrice sera donc la discipline qu’elle saura s’imposer sous le regard du réalisateur. C’est pourtant à la lecture des scénarios qu’elle a toujours choisi ses films. Jusqu’où l’histoire la transportait. Le réalisateur venait dans un second temps. Elle ne réfute cependant pas en avoir inspiré certains, avoir joué les muses. Des rôles, elle en a peu refusé. Elle aimait camper de nouveaux personnages, aux antipodes de ce qu’elle était. Jouer le rôle d’une mère, à l’époque où elle-même ne l’était pas encore, fut difficile. Elle s’est beaucoup appliquée. Mais finalement tout est venu assez naturellement. Elle aimait jouer, elle aimait être regardée. Aujourd’hui, c’est bien plus simple d’être actrice, selon elle. Les prises peuvent se démultiplier et le négatif ne risque plus de manquer. « Mais allez donc demander à une actrice d’aujourd’hui de savoir chanter », comme elle le faisait à l’époque devant la caméra, commente cette petite femme élégante d’une vivacité telle qu’on devine à peine qu’elle est née en 1934.
U Maung Maung Myint voulait être peintre. A 80 ans, il se remémore sa première passion – qu’il pratique d’ailleurs toujours – qui l’a poussé hors du foyer familial à rejoindre l’armée, avant de retrouver sa famille au milieu des années 50. Il travaille alors auprès de ses parents qui viennent de monter une compagnie de film, la Thukuma Film Company Ltd, face au succès florissant de l’industrie cinématographique. « Movie making is a pure business », dit-il. Cela apporte de la joie et du divertissement. Affichant un sourire doux et joyeux, lorsqu’il parle de son métier, une autre de ses passions, on le croit volontiers. Cependant, c’est un travail difficile, il fallait manipuler des équipements lourds et complexes. Et il fallait tout faire, de la lumière au montage, tout apprendre. Sa fille Sandy se remémore les après-midi passés à jouer dans le studio au fond du jardin auprès de cette grosse machine sur laquelle son père manipulait les négatifs. Raconter des histoires par l’image, c’est ce qu’il a toujours préféré. Premier diplômé en arts de la première université de Rangoun établie par les Anglais, U Maung Maung Myint est devenu photographe. De la photographie à la direction photo, au métier d’acteur et à la réalisation, il n’y eut qu’un pas.
Du haut de ses 40 films, et de ses 68 printemps, U Kyi Soe Tun ne semble pas inquiet. C’est un petit homme jovial, au sourire franc, qui a fait du cinéma sa vie. Lauréat de cinq Academy Awards, ce réalisateur multiplie les projets et attaque tout de front : membre éminent et ancien président de la Myanmar Motion Picture Organization (MMPO), président des Academy Awards, il est le principal de la Laurel Art Academy, qui forme de jeunes acteurs et scénaristes. Ce « Monsieur Cinéma » travaille par ailleurs sur des livres pratiques (le montage, l’écriture de scénario), et prépare un ouvrage d’anthologie pour le 100ème anniversaire du cinéma birman. Pour ce faire, il part à la recherche des films birmans et tente de reconstituer ce patrimoine perdu. Il anime par ailleurs l’émission « Mhat Mhat Htin Htin » (« souviens-toi des films birmans ») sur MRTV 4, interviewe d’anciens acteurs, et y présente des classiques du cinéma birman.

Crédit photo "Never shall we be enslaved" : Kyi Soe Tun

publié le 03/10/2014

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