Une Mission française en Birmanie (Extrait)

Extrait de l’article « Une mission française en Birmanie » (1873-1874), d’A. Marescalchi (Revue des deux mondes, Septembre/octobre 1874).

[…] En 1872, le roi de Birmanie envoya une Ambassade qui devait se rendre en Italie, en France et en Angleterre, elle avait pour but de jeter les bases d’un traité de commerce avec les deux premières de ces nations et de toucher quelques questions politiques avec l’Angleterre. Depuis longtemps, le roi préparait l’envoi de cette Ambassade, et à cet effet de jeunes Birmans avaient, depuis plusieurs années, été envoyés à Paris et à Londres pour y étudier les langues occidentales. […] La France mit peu d’empressement à répondre aux propositions des ambassadeurs ; cependant M. de Rémusat finit par préparer un traité de commerce pur et simple, qui fut voté par l’Assemblée, et dont les ratifications devaient être échangées à Mandalay par l’intermédiaire d’un envoyé français. […]

Au commencement d’octobre 1873, la mission chargée de porter le traité à Mandalay et d’en obtenir les ratifications s’embarquait à Marseille, et se rendait d’abord à Calcutta. Il était sage en effet d’avoir avec le vice-roi des Indes une entrevue pour lui donner l’assurance que l’on n’allait en Birmanie soulever aucune question politique. La mission était chargée de présents de grande valeur pour le roi des Birmans : c’étaient deux grands vases de Sèvres, une tapisserie des Gobelins, plusieurs armes à feu de luxe, une pendule, des objets de parfumerie, et surtout des poupées mécaniques et des jouets tous plus ingénieux les uns que les autres. Le vice-roi n’était pas à Calcutta ; il était à Agra, dans le haut de la vallée du Gange. La mission s’y rendît sur son invitation et reçut l’accueil le plus aimable. Elle profita de son séjour dans ces parages et des facilités qui lui furent offertes pour visiter Delhi et Bénarès, puis s’embarqua pour Rangoon, chef lieu de la Birmanie anglaise. […]

Le 20 décembre la mission française s’embarquait pour remonter l’Irawady jusqu’à Mandalay. Le roi avait frété à cet effet un des bateaux de la compagnie anglaise, qui fait un service régulier et postal sur ce fleuve.
Le 23, le vapeur franchissait la frontière qui sépare la Birmanie anglaise de la Birmanie indépendante et mouillait à Meuhla, premier poste de Haute-Birmanie, situé sur la rive droite du fleuve. A Rangoon, la mission avait rencontré, venant au-devant d’elle pour l’accompagner jusqu’à Mandalay, Mgr Bourdon, évêque de la Haute-Birmanie, homme agréable, instruit, et très digne représentant de l’église catholique dans ces contrées, puis un envoyé de roi dont le rang pourrait être comparé à celui de secrétaire d’Ambassade. Ce personnage se distinguait par sa nature joviale et par un appétit formidable. Il avait fait partie de l’Ambassade qui avait préparé le traité à Paris, nous avions pour lui la croix de chevalier de la Légion d’honneur. Son nom Meng-la-zéya-thou-tsa-rai-dan-guy, que l’on peut traduire par : « noble seigneur investi de la haute dignité d’écrire des lettres. »
A Meuhla, un premier spectacle ayant véritablement un cachet asiatique nous attendait. Un jeune homme du nom de Pangyet Wondonk y avait été envoyé au-devant de nous par ordre de son souverain. Nous le vîmes descendre la berge d’un pas calme et majestueux, abrité des rayons du soleil par une ombrelle dorée que portait un de ses nombreux suivants. Il était un de ceux qui avaient passé plusieurs années en France, il avait également fait partie de l’ambassade venue à Paris et devait être, comme son compagnon, décorée de la Légion d’honneur. Contrairement à ce qui arrive trop souvent, ce jeune Birman avait su démêler en France la bonne éducation de la mauvaise ; il en était revenu avec une certaine instruction, le goût des études et un grand désir de voir son pays entrer dans la voie qui procurait aux nations européennes le travail, le bien-être et les richesses qu’il y avait rencontrés. Ce jeune homme nous accompagna jusqu’à Mandalay, où il devait rester attaché à la mission en qualité d’interprète et d’intermédiaire entre la cour et nous. […]

Vers huit heures du matin, le 27 décembre 1873, le bateau mouillait devant Mandalay. La ville ne se voit pas de la rivière, elle en est environ à 2 kilomètres, les berges sont un peu élevées et couvertes d’arbres, du moins en est-il ainsi à l’endroit où s’arrêta le vapeur. […]
Voici les éléphants arrivés, la mission, escortée par les troupes, défile pendant une heure et demie à travers champs d’abord, puis à travers les rues de la ville extérieure, se rendant à la résidence que le souverain avait fait bâtir pour la recevoir. L’éléphant qui marchait en tête portait la lettre écrite au roi par le président de la république française.

La ville de Mandalay se compose d’abord d’une petite ville centrale carrée, pouvant avoir 800 mètres environ de côté, ensuite de la « ville intérieure », vaste carré d’environ 1800 mètres de côté, enfin de la « ville extérieure », qui s’étend dans tous les sens. La ville centrale, c’est à proprement parler le palais. Sur chaque face, il y a une porte ; celle du nord et celle du sud sont les portes vulgaires, celles des habitués du palais ou des ouvriers employés à l’intérieur ; la porte de l’ouest est toujours fermée et ne s’ouvre que pour donner passage à quelque reine se rendant à la promenade, celle de l’est est la porte d’honneur par laquelle entrent les personnes qui ont obtenu une audience du souverain ou qui ont à s’entretenir avec les ministres. Dans cette petite ville centrale se trouvent la résidence du souverain et celle de ses 300 femmes, les jardins du roi, la salle de conseil des ministres, la résidence du chef de la religion, la haute cour de justice, l’habitation de l’éléphant soi-disant blanc, l’hôtel de la monnaie, l’arsenal secret. Tandis que le palais n’est entouré que d’une haute palissade en bois de teck, la « ville intérieure » est bordée d’un grand mur, sur le haut duquel circulent des patrouilles, et tout à l’entour est un canal plein d’eau qui peut avoir 30 mètres de large. Les rues sont toutes angle droit, ressemblant à nos boulevards, sauf toutefois sous le rapport de l’entretien, et les chars à bœufs, seuls véhicules du pays, doivent présenter les garanties de solidité toutes spéciales pour résister aux cahots qu’ils éprouvent. Les maisons sont en bois de teck et en jonc tressé ; on en voit quelques-unes en maçonnerie, mais c’est à l’exception. Sauf dans les quartiers un peu élevés, les maisons sont sur pilotis à cause des inondations périodiques ; l’eau circule ainsi sous le plancher et on sort de chez soi en barque pendant deux mois de l’année. Il y a enfin la ville extérieure, où l’on distingue le quartier des Chinois, celui des Persans, etc.

La résidence construite pour la Mission française était dans cette troisième enceinte, mais très près du canal. Elle consistait en une maison sans étages, bâtie sur pilotis, confortablement distribuée, au milieu d’un vaste enclos d’environ 60 mètres de côté. Les cuisines, les écuries et le logement des officiers birmans attachés au service de la mission constituaient trois autres maisonnettes. Cet enclos avait deux portes, et à chacune d’elles était affecté un corps de garde ; le rôle de ce dernier ne consistait pas à rendre des honneurs ou à nous préserver des voleurs. Des honneurs, ces excellents soldats ne sauraient par quel bout prendre leurs fusils pour les rendre ; quant aux voleurs, nous avons plusieurs fois été victimes de leur industrie, mais la garde ne nous a été d’aucun secours dans ces occasions. Nous pensons qu’elle n’était là que pour épier nos moindres gestes et les rapporter au palais. En effet, pendant près de trois mois de séjour à Mandalay il a été impossible à un membre quelconque de la mission de sortir de la maison sans être suivi par l’un des gardes.
La maison avait été parfaitement montée, avec des attentions délicates ; le maitre d’hôtel et le cuisiner étaient tous deux Français, et, si la cuisine laissait à désirer, c’était plutôt à cause de la matière première que par la faute de l’artisan. En effet, en Birmanie il n’y a pas de moutons et il est expressément défendu d’abattre un bœuf. Un jour, fatigués de la chèvre et du riz, nous décidâmes la mort d’un veau. L’exécution eut lieu la nuit, clandestinement ; eh bien ! croirait-on que la garde qui veillait aux portes de notre palais entendit les plaintes de la victime ? La viande fut saisie ; et il fallut presque échanger des notes diplomatiques au sujet de la mort de ce jeune quadrupède, lequel renfermait peut-être l’âme de quelque personnage illustre qui n’avait pas fini la série de ses épreuves ici-bas.

Extrait publié avec l’aimable autorisation de la Revue des deux Mondes.

publié le 27/05/2013

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